Article originellement paru dans le journal Iskra, l’ancien organe central du PCR-Canada.
Discours de François Legault à la Chambre

Lundi le 22 juin, le premier ministre du Québec en surprenait plusieurs en procédant, malgré ce qu’il avait déclaré une semaine plus tôt, à un important remaniement ministériel. Bien que ce remaniement touchait à différents ministères, il ne fait pas de doute que la cible principale de cette manœuvre politique était le ministère de la Santé et des Services sociaux.

En effet, la ministre de la santé Danielle McCann, qui a occupé les devants de la scène pendant les derniers mois au sein du fameux « trio Legault-Arruda-McCann », a été démise de ses fonctions et transférée à la tête de l’Enseignement supérieur aux côtés de Jean-François Roberge. Le sous-ministre de la santé, Yvan Gendron, a également été éjecté de son poste. C’est Christian Dubé, jusque-là président du Conseil du trésor, qui a pris la place de Danielle McCann à la tête du ministère de la santé. Rappelons que Christian Dubé a joué un rôle important au sein du gouvernement dans les derniers mois dans le cadre des négociations avec les syndicats du secteur public. C’est également lui qui a piloté l’élaboration et le dépôt du fameux projet de loi 61. C’est désormais Sonia LeBel, auparavant ministre de la Justice, qui occupe son poste. Ainsi, c’est elle qui sera chargée de conclure les négociations et de défendre le projet de loi controversé. Quant à la fonction de ministre de la Justice, elle est désormais occupée par Simon Jolin-Barrette, lequel se trouvait jusqu’ici à la tête du ministère de l'Immigration, de la Francisation et de l'Intégration. C’est Nadine Girault, la ministre des Relations internationales et de la Francophonie, qui a pris la place de Simon Jolin-Barrette à l’Immigration.

Ces changements inattendus dans la composition du Conseil des ministres ont fait couler beaucoup d’encre dans les derniers jours au Québec. En effet, il s’agit d’une manœuvre politique d’envergure pour le gouvernement de la Coalition Avenir Québec (CAQ). Cela dit, pour le prolétariat et les masses populaires de la province, ce remaniement ministériel, comme tous les changements de cet ordre au sein des instances politiques de la bourgeoisie, n’aura à peu près aucune incidence, contrairement à ce que laissent entendre certains commentateurs et certains politiciens bourgeois d’opposition qui y voient le signe que des changements importants sont à venir. En fait, les remaniements ministériels font partie de la vie politique de la classe dominante : ils font partie des tactiques et des manœuvres utilisées par les politiciens bourgeois pour se maintenir au pouvoir et pour préserver la domination de leur classe sociale sur les masses prolétariennes. Ainsi, le récent remaniement ministériel de la CAQ – et en particulier les changements à la tête du ministère de la santé – servait essentiellement à préserver l’image publique de l’exécutif gouvernemental actuel malgré sa gestion désastreuse de la pandémie. Le premier ministre Legault se protège lui-même ainsi que son gouvernement en rejetant implicitement sur les épaules de Danielle McCann la responsabilité du fiasco des derniers mois. Il cherche à donner l’impression que la page est tournée et qu’un nouveau chapitre commence, et ce, afin de faire oublier l’attentisme scandaleux de l’État bourgeois dans les semaines ayant précédé le début de l’épidémie ainsi que son incapacité à préserver la santé de la population. Mais les prolétaires conscients savent que ce jeu de chaise musicale ne change rien à leurs conditions d’existence. Ce n’est pas tel ou tel politicien qui est responsable du chaos actuel : c’est l’ensemble de la bourgeoisie qui doit être dénoncée et combattue. Tous les politiciens bourgeois, sans exception, sont les ennemis des masses populaires et doivent être reconnus comme tels!

Le rôle de l’exécutif gouvernemental dans la démocratie bourgeoise

Afin de bien comprendre ce que signifient les manœuvres telles que les remaniements ministériels dans la politique bourgeoise, il faut revenir à la nature de l’État et du gouvernement sous le capitalisme, c’est-à-dire à leur nature de classe. Contrairement au mythe entretenu par la bourgeoisie, l’État n’est pas un organe représentant les intérêts de toute la population : il s’agit de l’appareil de répression permettant à la classe capitaliste de maintenir son pouvoir politique sur la société. Le gouvernement, quant à lui, est le conseil d’administration national dont la bourgeoisie se dote à chaque élection pour prendre les décisions nécessaires au fonctionnement normal du capitalisme sur le territoire. Le rôle de l’exécutif gouvernemental n’est pas de servir le peuple : sa fonction est de préserver les intérêts généraux de la classe bourgeoise nationale (qui constitue une petite minorité dans la société, environ 7% de la population) et d’assurer la continuité de l’accumulation capitaliste. Par ailleurs, il faut savoir que les politiciens bourgeois qui composent le conseil d’administration du capitalisme ne sont pas toujours parfaitement conscients de leur rôle et que leur motivation subjective provient en grande partie de leur carriérisme individuel : les politiciens aspirent à gravir les échelons du pouvoir pour obtenir du prestige et des privilèges matériels. Le parti formant l’exécutif, en plus de travailler à protéger les intérêts du capital national, cherche donc aussi à se maintenir au pouvoir par tous les moyens. En même temps, les capitalistes n’auraient pas intérêt à ce que le gouvernement change trop souvent, car cela nuirait à leur capacité à développer des liens continus avec le parti au pouvoir. Aussi, cela finirait par discréditer le processus démocratique bourgeois. Par ailleurs, puisqu’ils cherchent à se maintenir au pouvoir, les politiciens bourgeois doivent préserver la réputation et la crédibilité de leur gouvernement. Ce faisant, ils travaillent également à protéger la réputation et la crédibilité des institutions démocratiques bourgeoises en général. Ainsi, sous le régime démocratique bourgeois, l’intérêt général des capitalistes fusionne avec le carriérisme des politiciens bourgeois.

Cela dit, le pouvoir bourgeois, de par sa nature, agit nécessairement contre les intérêts des masses. Il n’y a pas un seul gouvernement capitaliste qui n’attaque pas les travailleurs. Par ailleurs, le parti formant le gouvernement peut commettre des erreurs et finir par poser des gestes qui sont également en contradiction avec les intérêts de certains secteurs bourgeois influents. Ainsi, puisque la démocratie bourgeoise repose sur la capacité des électeurs d’éjecter les dirigeants en place lorsqu’ils sont jugés insatisfaisants, les gouvernements finissent inéluctablement par être « brûlés » et par devoir être remplacés, et ce, afin de préserver la légitimité des institutions politiques bourgeoises et du capitalisme. Encore une fois, l’intérêt général de la bourgeoisie concorde avec le carriérisme de ses politiciens : dans ce cas-ci, il concorde avec le carriérisme des membres de la formation politique qui aspire à remplacer le parti au pouvoir. Ainsi, lorsque le mécontentement est trop grand et que les dirigeants sont trop usés, les élections générales deviennent l’occasion de changer le conseil d’administration du capitalisme, ce qui permet de donner un « nouveau souffle » au parlementarisme et de protéger la légitimité des institutions bourgeoises. La concurrence entre les politiciens bourgeois, même si elle peut parfois s’avérer relativement néfaste pour la bourgeoisie (en générant par exemple des critiques inutiles de processus nécessaires au fonctionnement du capitalisme, comme on l’a vu récemment lors du dépôt du projet de loi 61), sert donc ultimement l’intérêt général des capitalistes.

Les remaniements ministériels : un outil pour aider les partis bourgeois à se maintenir au pouvoir

Étant donné que les gouvernements bourgeois représentent tous des intérêts contraires à ceux des masses populaires, la « lune de miel » d’un nouveau conseil d’administration national ne dure jamais bien longtemps. Même à l’intérieur d’un mandat, les actions de l’exécutif finissent rapidement par attiser la colère de sections importantes du peuple. Le parti formant le gouvernement, puisqu’il aspire à demeurer au pouvoir le plus longtemps possible (et puisque la stabilité de ce pouvoir profite également à l’ensemble de la classe bourgeoise), doit développer toutes sortes de stratagèmes et de tactiques politiques pour préserver sa légitimité et ainsi retarder au maximum son « usure naturelle ». Le plus souvent, ces stratagèmes réactionnaires consistent à tromper le peuple : ils servent à masquer la véritable nature de l’exécutif et de ses actions. Par dessus tout, c’est la réputation du premier ministre qui doit être préservée, car c’est lui qui, en dernière instance, incarne l’autorité de l’exécutif. Si le premier ministre tombe, le gouvernement en place ne fait pas long feu. Les autres membres du Conseil des ministres peuvent être sacrifiés si nécessaire, mais pas le chef de l’exécutif.

Parmi les stratagèmes et les tactiques visant à préserver le premier ministre et son gouvernement, les remaniements ministériels occupent une place importante. Étant donné qu’une grande partie des actions du gouvernement sont opérationnalisées par des ministères particuliers, l’antagonisme entre le gouvernement et les masses prend souvent la forme d’un conflit entre un ministère particulier et les prolétaires du secteur qu’il gouverne (par exemple le ministère de l’éducation contre les enseignants et les travailleurs des écoles). En conséquence, certains ministres finissent, pour toutes sortes de raisons, par être discrédités plus rapidement que d’autres. Il peut donc devenir utile pour le premier ministre d’écarter, au bout d’un certain temps, les ministres qui ont été « brûlés » pour redorer la réputation du gouvernement dans son ensemble. Plus largement, il devient nécessaire pour l’exécutif de se reconfigurer (tout en gardant son chef en place) après une certaine période, afin de donner l’impression au public que des changements positifs vont avoir lieu. Autrement dit, l’exécutif au pouvoir doit se renouveler à l’intérieur d’un même mandat pour préserver sa légitimité, de la même manière que la bourgeoisie dans son ensemble doit renouveler au bout d’un certain temps son conseil d’administration national pour préserver sa domination de classe.

Par ailleurs, les remaniements ministériels sont l’occasion, pour le premier ministre, de modifier les rapports qu’entretiennent entre eux les membres de son Conseil des ministres et de son caucus (tout comme les changements de gouvernement modifient les rapports qu’entretiennent entre eux l’ensemble des parlementaires). Rappelons que tous ces politiciens sont animés par le même carriérisme bourgeois et qu’ils sont en concurrence les uns avec les autres pour gravir les échelons du pouvoir. Le moteur de la joute politique bourgeoise, ce sont les rapports de force entre les différents carriéristes qui s’affrontent. Tout le reste relève des apparences et de l’hypocrisie. À travers les remaniements ministériels comme à travers les élections, des carrières et des réputations se bâtissent tandis que d’autres sont détruites impitoyablement. Des alliances se forment et d’autres prennent fin. À l’intérieur d’un mandat, le premier ministre doit composer avec ces rapports de force réels et il doit toujours sortir vainqueur de l’affrontement. Il doit utiliser les jeux de coulisse à son avantage et à l’avantage de son parti. Les remaniements ministériels lui permettent de placer des personnes qui ont acquis sa confiance à des postes clés et d’écarter celles qui se sont avérées nuisibles.

Cependant, lorsque vient le moment de modifier la composition de son Conseil des ministres, le premier ministre ne peut pas agir sans aucune entrave : sa volonté de se protéger (et par le fait même, de préserver les intérêts du gouvernement) en remplaçant certains de ses ministres se heurte inévitablement aux ambitions personnelles des membres de son gouvernement et de son parti, lesquels aspirent à gravir les échelons, ou à tout le moins à ne pas être rétrogradés. Le premier ministre doit tenter d’éviter, dans la mesure du possible, de se créer une opposition interne dangereuse. Il doit également éviter de faire en sorte que des membres frustrés de son parti ne se mettent à « éclabousser » le gouvernement (rappelons-nous de « l’affaire Jody Wilson-Raybould » au fédéral), ce qui nuirait à son image publique. La carriérisme des membres du parti limite ainsi la capacité du premier ministre à poser les gestes les plus logiques du point de vue des intérêts du gouvernement. Cela peut donner lieu à certaines décisions qui peuvent sembler étranges ou inexplicables vues de l’extérieur. Toutefois, les intérêts généraux de l’exécutif (et la carrière politique du premier ministre) doivent finir par l’emporter sur le carriérisme des ministres et du personnel subalternes, sans quoi le gouvernement perd le pouvoir. Par ailleurs, la composition concrète du Conseil des ministres et du caucus parlementaire (les compétences et les attributs réels du personnel disponible) limite également les possibilités de changements : tout le monde ne peut pas occuper toutes les fonctions (bien que souvent, les apparences sont plus importantes que les compétences réelles dans la politique bourgeoise). Finalement, de plus en plus, le premier ministre doit respecter certains standards instaurés par le postmodernisme lorsqu’il détermine la composition de son Conseil des ministres et lorsqu’il fait des remaniements. Par exemple, pour un gouvernement, le fait de ne pas avoir de femmes ou de personnes dites « racisées » à des postes importants est de plus en plus mal perçu. Cette réalité relativement nouvelle modifie les paramètres du jeu politique et de la course entre les politiciens bourgeois pour accéder aux fonctions prestigieuses. Mais malgré l’apparence « progressiste » de ces nouvelles normes, c’est toujours le même affrontement glacial et impitoyable entre carriéristes bourgeois qui constitue la substance de la politique bourgeoise.

En somme, les remaniements ministériels font partie des outils à la disposition du premier ministre pour protéger sa position et permettre à son parti de conserver le pouvoir. Ils servent à donner l’impression aux masses que la nature du gouvernement a changé et que ses actions futures vont revêtir un caractère différent de ses actions passées. En réalité, bien que les actions des politiciens bourgeois pris individuellement affectent directement les masses, ces actions ne sont pas posées « dans le vide » : elles sont posées à l’intérieur du cadre fixé par les objectifs du gouvernement, et plus largement, par les intérêts de la bourgeoisie. C’est le pouvoir bourgeois lui-même, et non uniquement certaines de ses parties, qui est responsable de la souffrance des masses. Cela dit, les mécanismes de la démocratie bourgeoise permettent à la bourgeoisie d’utiliser, avec une efficacité remarquable, les politiciens et les partis politiques bourgeois comme des « paratonnerres » afin d’empêcher que l’opposition populaire soit dirigée contre l’État bourgeois dans son ensemble, ce qui poserait une menace réelle au capitalisme. Finalement, les remaniements ministériels constituent également des moments où l’affrontement entre les politiciens se reconfigure et où les rapports de force au sein du gouvernement et des institutions démocratiques bourgeoises se modifient. En cela, ces transformations constituent des faits importants de la vie politique bourgeoise, mais qui ne concernent pas les masses prolétariennes. Peu importe quel individu se trouve à la tête de tel ou tel ministère, c’est toujours la même classe sociale réactionnaire qui fait face au prolétariat. Si le fait de savoir quels généraux commandent à l’armée ennemie peut parfois avoir une certaine utilité (bien que celle-ci soit généralement mineure), ce qui est fondamental est de savoir quelle armée l’on affronte!

Le remaniement ministériel de la CAQ : faire oublier le désastre des derniers mois et sauvegarder la réputation de François Legault

Le remaniement ministériel du 22 juin dernier, et en particulier la destitution de la ministre de la santé, constituait une manœuvre politique du premier ministre et de son parti pour tourner la page sur la catastrophe sanitaire des derniers mois. Il s’agissait de faire oublier la responsabilité du gouvernement dans son ensemble en la rejetant sur le dos de Danielle McCann, et ainsi de préserver à tout prix la réputation du chef de l’exécutif. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’un gouvernement procède à un remaniement au sortir d’une période particulièrement douloureuse pour les masses populaires. Par exemple, l’ancien gouvernement libéral de Philippe Couillard avait procédé à son premier remaniement ministériel, au début de l’année 2016, après une période marquée par des compressions budgétaires majeures et par une série d’attaques contre les travailleurs de la province. Pour marquer la « transition » vers une période un peu plus calme et pour appuyer l’idée que la modification du Conseil des ministres allait donner un « nouvel élan » au gouvernement, le premier ministre Couillard avait alors déclaré : « Le redressement que nous avons effectué ensemble n’a pas été facile. Nous le savons tous. […] Vous m’avez déjà entendu dire que le bateau était au quai et que la traversée serait rude. Aujourd’hui, nous voyons la destination. Nous avons passé le cap qui donne accès aux eaux plus tranquilles. C’était un passage difficile et exigeant, mais nécessaire. » C’est un peu le même stratagème que vient d’employer le gouvernement Legault. En effet, la gestion désastreuse de la pandémie par le gouvernement (absence totale de préparation, manque de ressources causées par le refus d’investir suffisamment dans le réseau de la santé, attentisme scandaleux dans les semaines précédant la déclaration de l’état d’urgence, décisions prises pour protéger les profits des capitalistes au détriment de la santé des masses, mesures conduisant à l’infection d’un grand nombre de prolétaires, etc.) est susceptible de générer une opposition populaire monstrueuse. Ce danger pour le gouvernement doit forcément constituer l’une des préoccupations principales – sinon la plus importante – du premier ministre en ce moment. Par ailleurs, bien que l’épidémie a déjà fait des ravages considérables, elle va empirer dans les prochaines semaines et les prochains mois en raison du déconfinement et de la relance économique. La colère des masses est donc susceptible de prendre de l’ampleur à mesure que leur souffrance va s’accroître (et à mesure que les révélations sur les actions et les inactions passées du gouvernement vont émerger). Dans ce contexte, l’objectif principal du remaniement était donc de canaliser la colère du peuple vers le ministère incarnant le plus la gestion de la pandémie (soit le ministère de la Santé et des Services sociaux) pour préserver le premier ministre et le gouvernement dans son ensemble. Il faut d’ailleurs mettre cette manœuvre politique en lien avec les entrevues données par François Legault aux grands médias bourgeois dans les jours ayant précédé le remaniement, entrevues dans lesquelles le premier ministre « s’est confié sur sa gestion de crise ». En effet, ces entrevues faisaient vraisemblablement partie d’un plan d’ensemble qui allait inclure le remaniement ministériel quelques jours plus tard et qui visait à montrer que le premier ministre, lui, s’était montré à la hauteur du défi posé par la crise. Dans ces entrevues, François Legault mettait de l’avant un nouveau discours selon lequel il avait pratiquement affronté seul la pandémie et selon lequel il avait pris toutes les décisions « positives » (comme celle d’ordonner la fermeture des entreprises non-essentielles) contre les avis de son équipe. Par exemple, dans l’entrevue accordée à Patrice Roy sur les ondes de Radio-Canada le 15 juin dernier, le premier ministre a déclaré :

« Le 9 mars, [le docteur Arruda] a dit [qu’il allait] falloir commencer à prendre des mesures, donc arrêter de se donner la main, être prudents dans les regroupements. Mais ça a pris quand même, je dirais, une semaine, avant que le docteur Arruda vienne à nous dire qu'il faudrait peut- être fermer les entreprises. Il était même prêt à prendre deux ou trois jours pour le faire, mais moi, tout de suite, j'ai dit : ben là, on parle de vies humaines. Même si on n'a pas la liste des services essentiels, c'est aujourd'hui que ça se passe. […] J'étais peut-être un peu seul de mon camp quand j'ai pris cette décision-là. »

Plus loin dans l’entrevue, après que Patrice Roy lui ait demandé ce que la crise lui avait appris sur le rôle du premier ministre au Québec, François Legault a répondu : « On a beau être bien entourés, d'avoir des ministres, d'avoir une équipe, il reste qu'à un moment donné, il faut prendre des décisions. Et puis on est un peu seul. » Ainsi, ce nouveau discours préparait le terrain au « sacrifice » de certaines figures importantes du gouvernement pour sauvegarder la réputation du premier ministre, lequel, selon la nouvelle version des faits présentée par l’exécutif, aurait navigué seul contre vents et marées pour sauver la province. Et c’est effectivement ce qui s’est produit quelques jours plus tard avec le rétrogradation de Danielle McCann et son remplacement par Christian Dubé. Désormais, les ratés monumentaux de la gestion de l’épidémie pourront être mis sur le dos de l’ancienne ministre de la santé, tandis que le mérite des « bons coups » reviendra à François Legault dans la propagande gouvernementale.

En vérité, peu importe qui aurait occupé la fonction de ministre de la santé (ou n’importe quelle haute fonction de son ministère) dans les derniers mois, le résultat aurait été à peu près le même. En effet, la faillite à laquelle on a assisté est une faillite généralisée à l’échelle mondiale : c’est la faillite généralisée des classes dominantes de tous les pays impérialistes, c’est-à-dire leur incapacité collective à répondre adéquatement à la menace posée par le virus et à limiter ses ravages dans le monde. Cette faillite est due à la concurrence que se livrent ces différentes bourgeoisies nationales et à l’anarchie du mode de production capitaliste, un mode de production fondé sur la recherche du profit privé et non sur le bien-être collectif. Par exemple, c’est la concurrence économique entre les États nationaux qui a retardé l’adoption des mesures de confinement et la fermeture des entreprises non essentielles en Amérique du Nord et en Europe, avec des conséquences épouvantables pour les populations. C’est cette même concurrence qui a conduit les gouvernements à relâcher prématurément les mesures de confinement, ce qui aura inévitablement pour effet d’entraîner l’aggravation de la pandémie dans les prochains mois. Certains commentateurs petits-bourgeois, conscients de l’ampleur du désastre au Québec, ont cherché à l’expliquer en invoquant l’incompétence des décideurs, notamment le manque de connaissances scientifiques du Directeur national de santé publique, Horacio Arruda. Selon ces petits-bourgeois, si une personne plus « compétente » avait occupé son poste (par exemple Joanne Liu, l’ancienne présidente de Médecins sans frontières), la crise aurait pu être « bien gérée » et les résultats auraient pu être fondamentalement différents. Ils se fourvoient complètement. Même s’il est vrai que Horacio Arruda est un imbécile notoire, une personne « plus compétente » n’aurait pas fait mieux. En effet, n’importe qui (même Joanne Liu) aurait été soumis aux exigences de l’exercice réel du pouvoir d’État dans le contexte du capitalisme et de la concurrence impérialiste. Bien que le bilan du Québec soit pire qu’ailleurs, ce résultat est le produit contingent de la concurrence internationale, bien plus que le produit de « l’incompétence » particulière des individus à la tête de l’État québécois. D’ailleurs, lorsqu’on analyse ce qui s’est produit à l’échelle internationale dans les derniers mois, on constate que le même genre de décisions ont été prises à peu près partout et à peu près en même temps. C’est donc dire que les talents individuels des uns et des autres n’ont eu que très peu de choses à voir avec le désastre auquel on a assisté. Cela ne signifie pas que les dirigeants de l’État québécois ne doivent pas être mis au banc des accusés, bien au contraire. Cela signifie que ce sont les classes dominantes dans leur ensemble qui ont causé le désastre (lequel s’est exprimé avec plus ou moins d’intensité d’un pays à l’autre) en raison de l’affrontement impérialiste auquel elles se livrent et à cause du chaos inhérent au système dont elles profitent. De la même manière, contrairement à ce que François Legault a essayé de faire croire à la population dans ses récentes entrevues, les soi-disant « bons coups » du gouvernement auraient eu lieu, même si quelqu’un d’autre que lui avait été à la tête de l’exécutif pendant la crise. Par exemple, la pause économique au Québec a commencé à peu près en même temps qu’ailleurs : la fermeture des entreprises non essentielles est arrivée deux jours après que des fermetures similaires soient survenues dans plusieurs grands États américains (notamment l’État de New York et la Californie) et environ une semaine après que de telles fermetures soient survenues en France. Le courage soi-disant exemplaire du premier ministre n’avait donc rien à voir la-dedans.

Ainsi, le remaniement ministériel constitue une nouvelle occasion pour le pouvoir capitaliste et pour les commentateurs bourgeois de mystifier la population et d’empêcher qu’elle développe une compréhension juste des causes de la catastrophe. Loin d’être un changement visant à « peaufiner la réponse de la machine » du réseau de la santé, comme l’ont laissé entendre certains représentants bourgeois, il s’agissait d’abord et avant tout d’une manœuvre politique visant à permettre au premier ministre de sortir indemne de la tempête qui a fait rage dans les derniers mois. Bien entendu, le remaniement visait également d’autres objectifs secondaires. En trame de fond du remaniement, il y avait aussi les négociations avec les quelque 550 000 employés du secteur public qui ne sont toujours pas terminées, la contestation organisée du gouvernement par les syndicats des enseignants et des travailleuses de la santé, la nécessité de relancer l’économie capitaliste ainsi que la défense impérative du projet de loi 61 à l’automne. Concernant le projet de loi controversé, la nomination de Sonia LeBel à la tête du Conseil du trésor est certainement liée à « l’aura anti-corruption » dont bénéficie la politicienne en raison du rôle de premier plan qu’elle avait joué lors de la commission Charbonneau à titre de procureure en chef. Par ailleurs, le premier ministre a profité de l’occasion pour tourner la page sur certains épisodes antérieurs à la pandémie. Par exemple, le transfert de Simon Jolin-Barrette au ministère de la Justice est certainement lié au fait que sa crédibilité avait été entachée pendant son passage à la tête du ministère de l’immigration. Notamment, rappelons que le ministre avait enflammé certains secteurs influents de la bourgeoisie (recteurs d’universités, Conseil du patronat du Québec, Manufacturiers et exportateurs du Québec, etc.) au moment de sa réforme controversée du Programme de l’expérience québécoise (PEQ) à l’automne 2019. Le premier ministre a ainsi tenté de changer l’image de son ministère en nommant à sa tête Nadine Girault, une personne « racisée » qui a « une connaissance et une expérience de la diversité », tout en confiant l’un des ministères les plus importants – celui de la Justice – à son « jeune talentueux » Simon Jolin-Barrette. La nomination à la tête de l’Immigration de Nadine Girault, une politicienne qui est également coprésidente du Groupe d’action contre le racisme récemment mis sur pied par le gouvernement, doit également être replacée dans le contexte des débats en cours sur le « racisme systémique ». En effet, le gouvernement se trouve devant la nécessité de ne pas apparaître comme étant trop décalé sur cette question par rapport à ses homologues du reste du Canada et des autres pays, malgré ses prises de position ambivalentes.

Finalement, le remaniement ministériel de la CAQ a probablement été l’occasion pour le premier ministre de régler certains conflits internes et de modifier à son avantage la dynamique du parti. Cela dit, de l’extérieur, il est difficile d’avoir une idée précise de la manière dont se déroulent ces luttes intestines. Mais quoi qu’il en soit, ces jeux politiques se déroulent au-dessus du prolétariat; s’ils revêtent une grande importance pour les carriéristes bourgeois au parlement, ils n’ont pas une influence déterminante dans la lutte des classes.

Le sort des travailleurs ne doit pas rester entre les mains des bourgeois!

Le remaniement ministériel du 22 juin dernier, comme toutes les reconfigurations qui ont lieu périodiquement au sein des appareils politiques de la bourgeoisie, ne changera rien au sort du prolétariat québécois. Objectivement, s’il s’agit d’un événement majeur à l’échelle de la CAQ, il s’agit presque d’un non-événement à l’échelle de la société et pour les masses populaires. D’ailleurs, plusieurs prolétaires le savent très bien. Par exemple, après s’être fait demander par une journaliste ce qu’elle pensait du changement de ministre de la Santé et des Services sociaux, une travailleuse de la santé a déclaré sur les ondes de Radio-Canada : « Que ça change de l'un ou de l'autre, pour moi, je fais ma job, puis, on a les répercussions de leurs décisions en bout de ligne ». Sa collègue, assise à côté d’elle, en a rajouté en affirmant sur un ton exprimant l’indifférence : « Peu importe le ministre qu'on a, il n’y a pas une grosse différence ». Ces deux travailleuses exprimaient ainsi avec lucidité un point de vue tout à fait juste partagé intuitivement par un grand nombre de prolétaires : les politiciens bourgeois s’échangent les fonctions et le pouvoir, mais les conditions dans lesquelles vivent et travaillent les masses ne changent pas. Peu importe qui se trouve à la tête des ministères et du gouvernement, l’exploitation capitaliste demeure la même.

Il ne faut pas espérer quoi que ce soit des jeux de chaise musicale au sein des instances du pouvoir bourgeois. Si la détestation par le peuple de certaines figures politiques incarnant la bourgeoisie est parfaitement légitime et souhaitable, il faut bâtir sur cette colère pour l’élargir à l’ensemble de la classe capitaliste. Par dessus tout, il faut empêcher que cette colère légitime soit détournée et étouffée par les manœuvres des politiciens bourgeois. Car répétons-le : peu importe qui occupe les fonctions du pouvoir capitaliste, c’est toujours la même classe exploiteuse qui se dresse devant le prolétariat. C’est seulement en luttant contre la bourgeoisie qu’il est possible d’obtenir des améliorations à nos conditions d’existence. Mais surtout, c’est uniquement en transformant les rapports de production par la révolution qu’il sera possible de les modifier profondément et de mettre fin à l’exploitation elle-même. Une telle révolution ne passera pas par les institutions démocratiques bourgeoises : elle se développera en combattant ces institutions pourrissantes jusqu’à leur destruction complète! Il faudra alors mettre sur pied une nouvelle forme de pouvoir politique et de nouveaux organes représentant les travailleurs (conseils révolutionnaires, assemblées prolétariennes, unités populaires de production et de consommation, communes de villes, etc.), nouvelles institutions qui permettront au prolétariat de prendre la direction de la société et d’éradiquer la bourgeoisie en tant que classe. L’ensemble de la société devra être transformée radicalement : la concurrence, la propriété privée, la recherche du profit et le carriérisme bourgeois seront éliminés progressivement par les masses révolutionnaires au pouvoir. Pour parvenir à déclencher une telle révolution, il faut construire le mouvement de lutte dont nous avons besoin à partir de la colère que les actions crapuleuses des capitalistes et des politiciens bourgeois provoquent inévitablement au sein des masses populaires!

Bâtissons le nouveau parti communiste de la classe ouvrière canadienne