Article originellement paru dans le journal Iskra, l’ancien organe central du PCR-Canada.
Photoportrait d'une jeune Jeanne Corbin

L’histoire du mouvement communiste au Canada est trop peu connue. Pourtant, cette histoire est riche en expériences et en enseignements.

Le travail d’organisation dans la classe ouvrière du Parti communiste du Canada dans les années 1920 et 1930 devrait intéresser tous les révolutionnaires contemporains qui cherchent à développer le mouvement dans la bonne direction. À l’approche du 8 mars et de la manifestation pour la Journée internationale des ouvrières organisée à Montréal, nous portons une attention toute particulière sur celles qui ont pris part au mouvement communiste canadien. L’histoire de ce dernier est effectivement marquée par des dirigeantes, des organisatrices et des militantes nombreuses telles que Jeanne Corbin, Annie Buller, ou encore Becky Buhay. Ce mouvement a aussi donné naissance à des organisations fortes et des expériences importantes comme celles des dures luttes ouvrières dans le textile, de la première célébration du 8 mars au Canada en 1925, ou encore des regroupements de femmes ayant pour maris des miniers qui travaillaient sur le territoire canadien. Rappelons qu’elles ont mené une double offensive sur les lignes de piquetage et qu’elles ont activement participé à la transformation des localités en caisses de résonance pour venir en soutien aux grèves qui avaient cours.

Jeanne Corbin : portrait d’une révolutionnaire professionnelle

Née en France en 1906 avant d’émigrer en Alberta avec sa famille, Jean Corbin est une figure emblématique du mouvement communiste au pays. Elle est gagnée au communisme, comme bien d’autres, par la force et la justesse de la révolution d’Octobre en Russie (1917). Jeanne Corbin est un parfait exemple de ceux et celles qui composaient cet ensemble de révolutionnaires qui, au Canada et partout ailleurs, ont constitué l’épine dorsale du mouvement foisonnant de l’époque : des militants de terrain expérimentés, hautement compétents et entièrement dédiés à la lutte révolutionnaire.

C’est à Edmonton que Jeanne Corbin a rejoint le Parti communiste canadien à l’âge de 18 ans. Elle ne le quittera qu’à sa mort précipitée par la maladie en 1944. Enseignante de formation, elle est empêchée de poursuivre sa carrière en 1928 pour avoir initié ses élèves au socialisme. Elle ne pourra plus regagner le corps professoral, car les forces policières l’auront désignée à tout jamais comme dangereuse. Elle participe, à la même époque, en Alberta, à une école communiste locale offerte aux ouvriers en vacances estivales. Elle s’occupe aussi de la librairie « Labour News Stand » (« Kiosque de nouvelles ouvrières ») à Edmonton. Elle organise des chômeuses locales à l’été 1929. À l’automne de la même année, elle déménage à Toronto pour pouvoir travailler étroitement avec le Comité central de son parti. Elle devient, à ce moment-là, secrétaire de la Ligue canadienne de défense ouvrière (LCDO). Elle est arrêtée, pour la première fois, le 19 octobre 1929 alors qu’elle se trouve à la tête d’une manifestation à Queen Park. Elle est condamnée à 30 jours de prisons. Après sa libération, elle devient responsable des comptes et des souscriptions pour le journal du parti intitulé « The Worker ». Elle est chargée de faire une tournée à travers le pays pour implanter et financer le journal. Bilingue, Jeanne Corbin établit du même coup une nouvelle section francophone du parti à Saint-Boniface au Manitoba.

La maîtrise du français de Jeanne Corbin, doublée de ses excellentes capacités d’organisation, lui vaut d’être désignée comme organisatrice en chef du deuxième district de Montréal. La tâche est d’une première importance pour le parti, car celui-ci éprouve encore énormément de difficultés à percer les milieux ouvriers francophones sous l’influence du clergé catholique. Jeanne Corbin accumule, durant les années qui suivent, une expérience de combat ouvrier notable. Son activité la plus importante est menée au sein de la Ligue d’unité ouvrière/Worker’s Unity League (LUO/WUL). La LUO mène de front des grèves dans de nombreuses industries à travers tout le pays, dans les mines, mais aussi dans les domaines de la foresterie, des pâtes et papiers et du textile. À l’époque, la LUO en vient à compter dans ses rangs, à son apogée, jusqu’à 40 000 membres. Elle cohabite avec d’autres initiatives du parti telles que la Ligue des jeunesses communistes, la Farmers Unity League, les Relief Camp Worker’s Unions ainsi que les divers journaux en circulation.

Plus particulièrement, Jeanne Corbin participe en 1931 à l’organisation de la grève des ouvrières du textile de Cowansville à la Bruck Silk Mills. Durant tout son passage à Montréal, Jeanne Corbin rallie constamment des forces nouvelles à la cause et elle organise de nombreux affrontements dans les métiers de l’aiguille et de la couture (needle trade). Elle devient la responsable du journal francophone « L’Ouvrier canadien » dans lequel elle rédige quelques articles. En 1932, elle retourne à Toronto pour une courte période avant de reprend son ancien poste de secrétaire de la LCDO dans la région de Timmins dans le nord de l’Ontario.

À ce moment, Corbin est aussi membre du comité exécutif du district de la LUO. C’est l’époque à laquelle ont cours des luttes très dures à Timmins et non loin de là, en Abitibi où des affrontements ont lieu dans les mines et chez les ouvriers de la foresterie, activité économique centrale dans la région. À l’époque, les camps de bûcherons sont de véritables porcheries humaines. Dans ces régions arides et éloignées, mais riches en ressources naturelles, le capital règne comme un véritable despote. En 1933, en Abitibi, la grève contre la Canadian International Paper Company à Rouyn est fortement réprimée. Le combat mené par les ouvriers est héroïque. La révolte du camp Raoul Turpin, la première de cette ampleur à survenir au Québec, donne une frousse incroyable à la bourgeoisie. La grève fait suite à une vague d’autres grèves en Ontario et dans le reste du pays. D’ailleurs, de nombreux bûcherons en Abitibi avaient auparavant travaillé en Ontario et donc fait l’expérience de luttes ouvrières puissantes et parfois victorieuses. Ils ont ainsi apporté leur expérience de combat avec eux dans les forêts d’Abitibi au Québec, ce qui donnait de la force au mouvement.

La LUO agit donc dans cette industrie à travers le Lumber Worker Industrial Union. Jeanne Corbin, accompagnée de Harry Rackety et Jerry Donahue, est envoyée sur place par le parti. La grève débute avec la mobilisation ferme de 800 bûcherons (sur 2 000) qui cessent de travailler du jour au lendemain au grand dam des capitalistes canadiens. Après trois semaines, 13 dirigeants de la grève sont emprisonnés et 64 autres se voient interdits de travailler pendant 6 mois. L’événement est tellement bouleversant pour l’économie qu’il force le gouvernement canadien à tenir une commission d’enquête dans les camps de bûcherons.

Le 11 décembre 1933, la police arrête Jeanne Cordin pour avoir donné un discours au Temple du travail ukrainien : elle y encourageait les grévistes à tenir un meeting illégal pour planifier la suite du combat. Le surlendemain, elle est arrêtée de nouveau et accusée d’avoir orchestré l’émeute de la veille. Libérée sous caution, elle est condamnée le 1 décembre de l’année suivante à 3 mois de prison. À sa sortie de détention, elle retourne à Timmins, ville où elle prend domicile. En 1939, sa santé se dégrade. En 1942, elle est hospitalisée en Ontario. Elle meurt 18 mois plus tard de la tuberculose.

Plaçons des Corbins un peu partout dans le mouvement ouvrier!

Le mérite de Jeanne Corbin, comme celui de bien d’autres camarades de son époque, réside dans le don obstiné de tout ce qu’elle avait à offrir à la cause révolutionnaire, sans rien attendre en retour, sans même chercher à être sous les feux de la rampe de l’histoire. Ce n’est que la maladie qui a arrêté sa course marquée par l’abnégation. Appréciée par les masses et les ouvriers partout où elle passait, Jeanne Corbin est un exemple de ce que doit être tout communiste : identique et indissociable de ses semblables, tout en ayant la vue d’ensemble la plus large et la conception la plus précise du communisme et de sa réalisation. Ce type de militants, d’organisateurs et d’agitateurs, pareils aux ouvriers et différents d’eux par la clarté politique de leurs idées, est indispensable pour que l’activité communiste au sein du mouvement ouvrier puisse durer et connaître une progression.

À quelques semaines à peine du 8 mars, Journée international des ouvrières célébrée par le prolétariat international depuis déjà 111 ans, la perspective d’implanter dans les prochaines années des dizaines et des centaines de « Jeanne Corbin » dans le mouvement ouvrier est franchement emballante!

Vive nos héros communistes canadiens!

Vive la lutte acharnée pour le communisme!

Les masses ont besoin d’une direction ouvrière puissante pour renverser la bourgeoisie!

Bâtissons le nouveau parti communiste de la classe ouvrière canadienne