Luttes économiques

Grévistes de la Carpenter's Union

La bourgeoisie canadienne, à l’instar de la bourgeoisie des autres pays impérialistes, mène présentement un assaut général contre les salaires, le pouvoir d’achat et les conditions de travail de la classe ouvrière.

Pendant plus d’un an, l’inflation provoquée par le capital pour faire baisser les salaires réels des travailleurs – et ainsi augmenter les taux de profit des entreprises – n’a cessé d’augmenter. Au Canada, la taux d’inflation officiel a atteint un sommet de 8,1% en juin dernier, soit la plus forte progression annuelle observée depuis près de quarante ans. En juillet, malgré une légère baisse, le taux d’inflation est demeuré extrêmement élevé en s’établissant à 7,6%. Évidemment, ce sont les prolétaires qui sont affectés de plein fouet par cette augmentation abrupte du coût de la vie. En effet, le prix de la force de travail n’augmente pas au même rythme que les prix des autres marchandises. Selon Statistique Canada, le salaire horaire médian des employés à temps plein âgés de 15 ans et plus n’a progressé que de 4,9% à l’échelle du pays entre le mois de juillet 2021 et le mois de juillet 2022. Cela signifie en réalité une diminution de 2,7%, et ce, en seulement un an. Si l’on se penche sur l’évolution des salaires réels depuis deux ans, l’on constate une baisse encore plus importante. Entre juillet 2020 et juillet 2022, la hausse du salaire horaire médian des employés à temps plein âgés de 15 ans et plus n’a été que de 5,29% tandis que l’indice des prix à la consommation a augmenté de 11,6% durant la même période, ce qui signifie une baisse du salaire réel de 6,31% au cours des deux dernières années.

Dans les secteurs de l’économie où se concentre la classe ouvrière, la chute du salaire réel est souvent encore plus grande. Dans le secteur de la fabrication, le salaire horaire médian des employés à temps plein âgés de 15 ans et plus n’a augmenté que de 2,9% depuis un an (diminution réelle de 4,7%) et de 1,69% depuis deux ans (diminution réelle de 9,91%). Dans le secteur de l’exploitation des ressources naturelles (foresterie, pêche, mines, exploitation en carrière et extraction de pétrole et de gaz), l’augmentation n’a été que de 3,95% depuis juillet 2021 (diminution réelle de 3,65%) et de 3,41% depuis juillet 2020 (diminution réelle de 8,19%). Dans la construction, le salaire horaire médian en juillet 2022 était seulement 5% plus élevé qu’en 2021 et qu’en 2020 (diminution réelle de 2,6% sur un an et de 6,6% sur deux ans). Dans le transport et l’entreposage, l’augmentation n’a été que de 2,9% depuis un an (diminution réelle de 4,7%) et de 8,5% depuis deux ans (diminution réelle de 3,1%).

À l’augmentation généralisée du prix des marchandises se sont ajoutées dans les derniers mois les hausses abruptes des taux d’intérêt des banques, hausses qui viennent plomber le budget déjà serré d’un grand nombre de prolétaires endettés. Le taux directeur de la Banque du Canada (taux qui influence les taux d’intérêt fixés par les banques privées) est passé de 0,25% en février dernier à 2,50% en juillet, soit une augmentation de 2,25 points de pourcentage en seulement quelques mois. Pour des familles prolétariennes possédant une hypothèque à taux variable, cette augmentation peut représenter des paiements hypothécaires mensuels de plusieurs centaines de dollars supplémentaires. Quant aux familles qui sont à taux fixe, c’est lors du renouvellement à venir de leur hypothèque que l’impact se fera sentir. Alors que le taux directeur continuera vraisemblablement à augmenter dans les prochains mois, beaucoup de travailleurs pourraient éventuellement se retrouver en défaut de paiement, voire perdre leur maison. Et contrairement à ce que prétend la bourgeoisie, ces « sacrifices » ne serviront pas à améliorer le sort des masses en combattant l’inflation (que les banques centrales des pays impérialistes ont elles-mêmes provoquée en injectant des quantités massives d’argent dans l’économie pour financer les dépenses de l’État bourgeois et stimuler artificiellement le capital), mais bien à siphonner davantage le revenu des prolétaires, à engraisser les banques privées et à renforcer la classe capitaliste dans son ensemble.

En même temps qu’augmente le coût de la vie s’accroissent à un rythme effréné les profits capitalistes. En 2021, les profits des huit plus grandes banques canadiennes ont augmenté de 39% par rapport à l’année précédente, atteignant la somme scandaleuse de 60,7 milliards de dollars. Toujours en 2021, selon le Centre canadien de politiques alternatives, les profits avant impôt des entreprises au Canada ont atteint un record historique de 445 milliards de dollars. En plus de représenter un sommet inégalé dans toute l’histoire du pays, cette somme représente une hausse de 70,4% par rapport à l’année précédente.

En examinant l’évolution des profits actuels des grandes entreprises par rapport à leur niveau pré-pandémique, l’on constate que la hausse actuelle des profits ne constitue pas un simple « rattrapage » faisant suite au ralentissement économique de 2020. En fait, pour les grands capitalistes, les affaires vont présentement bien mieux qu’avant la crise. Si l’on se fie aux données contenues dans les listes annuelles Forbes Global 2000 (dans lesquelles sont classées les 2 000 plus grandes sociétés cotées en bourse dans le monde selon une évaluation basée sur le chiffre d’affaires, les profits, l’actif comptable et la valeur boursière) de 2022 et de 20191 l’on constate que les profits de 42 des 50 compagnies canadiennes cotées en bourse les plus importantes cette année ont augmenté de 302,19% en moyenne2 dans le classement de 2022 par rapport à celui de 2019. Cette augmentation gigantesque ne peut évidemment pas s’expliquer par un simple ajustement à l’inflation, puisque l’indice des prix à la consommation n’a augmenté « que » de 10,15% au Canada entre avril 2019 et avril 20223.

Les hausses de profits signifient évidemment une augmentation faramineuse des revenus personnels des grands bourgeois. Par exemple, selon un article paru en juillet dernier dans The Globe and mail, la rémunération annuelle médiane des PDG de 100 des plus grandes entreprises canadiennes cotées à la bourse de Toronto a augmenté d’un peu plus de 23% en 2021, s’établissant à 9,13 millions de dollars. Parmi ces 100 PDG, sept ont touché une rémunération d’au moins 25 millions de dollars. En tête de liste se trouve Philip Fayer, PDG de la firme montréalaise Nuvei, qui a touché un « salaire » annuel de 140,8 millions de dollars... soit 5215 fois ce qu’un travailleur au salaire minimum (selon le taux en vigueur en 2021 au Québec) aurait gagné en travaillant 40 heures par semaine pendant 50 semaines. Mais aussi incroyable que cela puisse paraître, ce n’est encore rien comparativement aux sommes qu’ont ajoutées à leur portefeuille les plus grands magnats canadiens au cours des deux dernières années. Un rapport publié par Oxfam en janvier 2022 a par exemple montré que la richesse de 59 milliardaires canadiens s’était accrue de 111 milliards depuis le moment où la pandémie a frappé le pays en mars 2020. Cela représente un enrichissement moyen de 1,88 milliard de dollars par individu en moins de deux ans. Plus encore, si l’on se fie aux données de la liste des milliardaires du monde établie par Forbes pour l’année 2022, l’homme le plus riche au Canada, Changpeng Zhao, a vu à lui seul sa fortune croître de 63,1 milliards de dollars en 2021!

Ces quelques faits économiques font apparaître clairement sous nos yeux la « corrélation fatale entre l’accumulation du capital et l’accumulation de la misère » dont parle Karl Marx dans Le Capital. Ainsi, l’appauvrissement accéléré que subit présentement la classe ouvrière est directement lié à l’accroissement sans précédent des richesses détenues par la classe capitaliste, richesses que les travailleurs produisent pourtant eux-mêmes.

Les travailleurs canadiens répondent à l’offensive par la grève

L’exploitation accrue des travailleurs par le capital devait immanquablement provoquer une recrudescence des luttes ouvrières. Alors que les conflits de travail avaient pratiquement cessé au pays au tout début de la pandémie, on assiste non seulement à un regain d’activité du mouvement ouvrier, mais aussi à une intensification de la lutte des classes par rapport aux années ayant précédé la crise.

Les dernières semaines et les derniers mois ont été marqués par des grèves majeures un peu partout au Canada. Ces mobilisations sont, de l’aveu même des syndiqués et des grévistes, motivées par le contexte inflationniste hors du commun que la classe ouvrière canadienne subit durement depuis plus d’un an.

À Etobicoke, dans la région de Toronto, plus de 900 travailleurs du centre de distribution de la chaîne de supermarchés Metro ont déclenché une grève en avril dernier à bord de leur véhicule syndical, Unifor. Leur grève faisait écho à celle de 190 travailleurs d’un centre de distribution de Sobeys à Terrebonne au Québec qui piquetaient depuis février. Ces deux débrayages trouvaient entre autres leur élan dans le gain que les travailleurs d’un entrepôt de Sobeys en Ontario avaient arraché au terme d’une négociation musclée en janvier 2022, soit une augmentation de salaire de 19,5% sur quatre ans. À Etobicoke, le conflit de travail s’est soldé quelques jours après le déclenchement de la grève par une augmentation ajustée à l’inflation représentant plus de 8% en moyenne pour la première année.

Toujours à Toronto, plus de 15 000 travailleurs de la construction résidentielle ont déclenché une grève majeure le 1er mai lors de la Journée internationale des travailleurs. Le mouvement a rapidement pris de l’ampleur, entraînant jusqu’à 43 000 ouvriers de la construction appartenant à divers secteurs et corps de métier dans toute la province à la mi-mai. Cette mobilisation impressionnante des ouvriers de la construction était la plus vaste des deux dernières décennies dans cette industrie en Ontario. C’était aussi la première fois depuis 34 ans que les charpentiers travaillant dans le secteur industriel, commercial et institutionnel faisaient la grève dans la province. Une fois de plus, des augmentations de salaire suivant le rythme de l’inflation étaient réclamées par les ouvriers, d’autant plus que d’énormes bénéfices étaient enregistrés par leurs employeurs depuis quelques mois. À la fin de l’année 2021, l’économiste bourgeois Jim Stanford notait que le salaire nominal des travailleurs de la construction en Ontario n’avait augmenté que de 1,9% par année en moyenne au cours des cinq années précédentes. Plus encore, si l’on se fie aux données de Statistique Canada, le salaire horaire médian des employés à temps plein âgés de 15 ans et plus dans le secteur de la construction avait baissé de 2,29% entre avril 2020 et avril 2022, alors que le taux d’inflation s’était élevé à 10,4% depuis deux ans dans cette province (ce qui représente donc une baisse réelle de 12,69%). Dans ce contexte, les offres minables des capitalistes de la construction ont évidemment attisé la fougue des travailleurs. La grève a permis d’arracher des augmentations de salaire supérieures à ce que les patrons proposaient initialement. Les 15 000 charpentiers ont par exemple obtenu des augmentations d’environ deux points de pourcentage plus élevées que ce prévoyait l’offre qu’ils avaient rejetée au départ.

La métropole ontarienne a aussi été remuée par la grève des 330 ouvriers de l’entrepôt de La Baie d’Hudson en juin dernier à Scarborough jusqu’à la ratification d’une convention collective comprenant un rehaussement salarial de 13,3% sur trois ans en plus d’une paie rétroactive de 1 500$ par travailleur. Ces ouvriers, vivant de paye en paye sans possibilité d’épargne, étaient déterminés à lutter contre la lucrative division de commerce électronique de la HBC, d’autant plus qu’elle fait des affaires en or depuis le début de la pandémie.

Plus encore, plus de 2 500 concierges de la ville de Toronto représentés par le Syndicat des employés de service (SEIU) ont aussi laissé planer la menace d’une grève imposante à la fin du mois d’avril afin de dénoncer les bas salaires leur étant réservés (15,70$/heure en moyenne avec un plafond salarial de 16,45$/heure) alors que le coût de la vie explose et qu’il n’est plus possible pour eux de joindre les deux bouts.

Le 20 juin, la grève des 750 travailleurs assignés à la signalisation et à la communication du Canadien National (CN) a eu l’effet d’un coup de tonnerre sur le transport des marchandises par voie ferroviaire au pays jusqu’à l’acceptation d’un arbitrage exécutoire deux semaines plus tard par leur syndicat, la Fraternité internationale des ouvriers en électricité (FIOE), résolu à faire passer la négociation à la vitesse supérieure. Puis le 8 juillet, les 2 400 employés de VIA Rail ont émis un avis de grève de 72 heures aux voyageurs et à leur employeur suite à un mandat adopté à 99%. Unifor invoquait les « temps difficiles » qui poussaient leurs membre à vouloir « obtenir la meilleure convention possible ».

À quelques kilomètres de Montréal, la grève de plus de deux mois à l’usine Molson Coors de Saint-Hubert au printemps dernier aura permis de ratifier une convention avec des augmentations de salaires bien meilleures que celles que l’entreprise daignait d’accorder avant l’arrêt de travail prolongé, les augmentations obtenues allant même jusqu’à 50% sur cinq ans pour les travailleurs de certains échelons.

Ce genre de victoires des prolétaires suite à des bras de fer avec la bourgeoisie, dans un contexte où il est de moins en moins possible pour les travailleurs de boucler le budget, ont fait de nombreux émules au Québec : 571 employés du Casino de Montréal en grève depuis la mi-mai, 630 ouvriers de la mine Raglan en grève depuis la fin mai, 260 ouvriers d’Agropur en grève entre la fin juin et le mois d’août, sans compter les plus petits îlots de lutte tels que les 37 travailleurs de la Coop BMR-Novago à Joliette en grève depuis le 10 novembre 2021, la dizaine de métallos portuaires chez Océan remorquage à Sorel en grève depuis le 20 juin, les 40 travailleurs l’usine de Montour Ltée à Blainville en grève depuis le 15 juin, etc.

On peut également ajouter à cette liste la grève générale illimitée déclenchée le 22 juillet dernier par les 70 salariés de l’épicerie Maxi de Lac-Mégantic en réaction à des offres salariales se situant en moyenne entre 2% et 2,25% alors que l’inflation au Québec atteignait 7,99% en juin. Pour ces travailleurs gagnant entre 14,48$ et 16,31$ de l’heure, l’inflation est particulièrement dure à encaisser. Bernard Cournoyer, coordonnateur régional de la Centrale des syndicats démocratiques (CSD) qui représente les salariés, a bien résumé la situation en disant : « Écoutez, il y a du monde avec qui je parlais et ce n’est pas des farces ce que je dis : ils ne peuvent pas mettre de la viande tous les jours dans leurs assiettes ».

Le 12 août, les préposées aux chambres du Comfort Inn de Boucherville ont également entamé une grève générale illimitée pour que leur salaire de misère soit augmenté. La présidente de l’unité syndicale qui représente ces travailleuses a déclaré : « On ne demande pas la lune, juste un salaire raisonnable pour nourrir notre famille et payer nos comptes. Avec 16,98$ l’heure, on n’arrive juste pas ».

À l’échelle canadienne, une autre lutte importante a été entamée tout récemment. Le 15 août, la British Columbia General Employees’ Union (BCGEU) représentant plus de 33 000 travailleurs du secteur public en Colombie Britannique entamait des moyens de pression variés allant jusqu’à une grève pour les employés des services non-essentiels. Au cœur de leurs revendications se trouvait la protection du salaire réel menacé par l’inflation fulgurante des derniers mois. Cette mobilisation large et puissante n’est pas sans rappeler la spectaculaire grève de l’automne dernier des employés du gouvernement du Nouveau-Brunswick qui rassemblait 20 000 membres du Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP). Pendant deux semaines, la province avait été paralysée alors que les secteurs de l’éducation, de la santé et de la fonction publique étaient au ralenti ou à l’arrêt.

Tous ces conflits participent au même élan général de résistance ouvrière, élan qui se traduit notamment dans la multiplication du nombre de débrayages à l’échelle du pays par rapport aux années passées. Au Québec, après les trois premiers mois de cette année seulement, le ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale dénombrait 45 grèves et deux lock-out pour un total de 47 conflits de travail, soit près de quatre fois la moyenne des trois dernières années sur une période comparable. Certes, le nombre de grèves enregistré a été gonflé par le débrayage des 19 accréditations du secteur ambulancier en conflit avec le gouvernement Legault. Mais même en faisant abstraction de ce mouvement, le nombre de grèves était beaucoup plus élevé que celui enregistré au cours des années précédentes. Ainsi, en ignorant la grève des ambulanciers, 26 grèves ont été recensées entre janvier et mars 2022, alors qu’il n’y en avait eu que 10 en 2021, 13 en 2020 et 10 en 2019 au cours du même trimestre.

À l’échelle canadienne, selon les données fournies par Statistique Canada, 109 grèves ont été déclenchées durant les six premiers mois de 2022, soit l’équivalent du nombre moyen de grèves déclenchées annuellement entre 2013 et 2021 (la moyenne annuelle exacte pendant cette période étant de 110). Plus encore, le nombre de jours-personnes non travaillés au pays pour cause de grève s’élevait à 1 597 650 à la fin des deux premiers trimestres de 2022 alors que la moyenne annuelle entre 2013 et 2021 n’a été que de 1 120 794. En Ontario, l’intensification des luttes ouvrières est particulièrement remarquable. Dans la province la plus populeuse au Canada, le nombre de jours-personnes non travaillés en raison de conflits de travail (incluant grèves et lock-out) au terme des six premiers mois de 2022 était de 1 114 674, soit plus du triple de la moyenne annuelle enregistrée entre 2013 et 2021, laquelle s’élève à 349 747.

Comme on le constate, la hausse du coût de la vie incite aux fronts communs et constitue un comburant pour des luttes économiques en chaîne et de haute intensité.

La bourgeoisie s’inquiète en voyant les travailleurs se tenir debout

Depuis que les capitalistes ont commencé à faire monter leur prix de manière exceptionnellement élevée il y a un peu plus d’un an, leurs représentants officiels et leurs idéologues de service font beaucoup de bruit pour décourager les travailleurs de réclamer des hausses salariales leur permettant de conserver leur pouvoir d’achat. Ils prétendent notamment que l’augmentation des salaires provoquerait une « spirale inflationniste » dont on ne pourrait plus s’échapper.
Évidemment, à partir du moment où les grèves ont commencé à se multiplier à l’échelle du pays, la bourgeoisie a redoublé d’ardeur pour briser cet élan de lutte. Au printemps dernier, Karl Blackburn, président et chef de la direction du Conseil du patronat du Québec, a par exemple parlé dans les médias bourgeois d’une « tempête parfaite » qui « favorise grandement » les travailleurs :
« Ça se passe bien quand les entreprises ont les moyens de payer, mais dans des entreprises des secteurs de la restauration et du tourisme, par exemple, on n’a pas la capacité de survivre à cette spirale inflationniste. Dans certains cas, les hausses salariales sont bien au-delà de l’inflation ».4

Plus récemment, Frédéric Laurin, économiste et professeur à l’UQTR, affirmait dans les médias bourgeois :

« Dès maintenant, les salariés vont demander des augmentations de salaire, et dès maintenant, les entreprises vont augmenter leurs prix… C’est de l’inflation qui génère de l’inflation, il faut casser ce phénomène rapidement. »

De manière plus significative, le 13 juillet dernier, lors de l’annonce de la décision de la Banque du Canada de hausser son taux directeur à 2,50%, Tiff Macklem, le gouverneur de la banque, a déclaré que les hausses de salaire constituaient l’une des causes importantes de l’inflation galopante au pays :
« Les employeurs ne trouvent pas assez de travailleurs et augmentent les salaires pour attirer et retenir le personnel. Les ménages dépensant beaucoup, les entreprises répercutent la hausse des coûts des intrants et de la main d’œuvre en augmentant les prix ».
Puis, s’adressant à une audience composée de capitalistes lors d’un webinaire organisé par la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI), Tiff Macklem les a exhortés à ne pas céder aux revendications salariales des travailleurs. Poursuivant l’objectif d’imposer une discipline de classe à l’ensemble de la bourgeoisie, il a formulé l’injonction suivante :

« En tant qu’entreprise, ne prévoyez pas que le taux d’inflation actuel se maintienne à ce niveau longtemps. N’intégrez pas ça dans les contrats à long terme. Ne l’intégrez pas dans les salaires ».

Cette déclaration est particulièrement intéressante pour deux raisons. D’abord, Tiff Macklem reconnaît que l’inflation précède les hausses salariales (puisqu’il ne faudrait pas « l’intégrer » dans les salaires), ce qui veut donc dire que ces hausses ne peuvent pas en être la cause. Ensuite, il révèle le véritable objectif de la politique de la Banque du Canada – et de l’ensemble de la bourgeoisie –, qui est de faire baisser les salaires réels des travailleurs.

En vérité, le concept de la « spirale inflationniste » (selon lequel les hausses de salaire amèneraient les entreprises à hausser encore plus leurs prix, incitant ensuite les travailleurs à réclamer de nouvelles hausses de salaire, et ainsi de suite) n’est rien d’autre qu’une mystification bourgeoise. Colportée par tous les économistes officiels et propagée par tous les grands médias, cette tromperie permet d’une part à la classe dominante de dissimuler les causes réelles de l’inflation en accusant les salariés d’en être responsables, et d’autre part de semer le doute parmi les ouvriers quant à la pertinence de leurs luttes économiques, et ce, afin de briser leur volonté de résister à l’accroissement de leur exploitation.

La fable de la « spirale inflationniste » n’est d’ailleurs pas nouvelle. En fait, la bourgeoisie a toujours répandu le mythe selon lequel l’inflation était provoquée par la hausse des salaires. Malheureusement pour elle, la science développée par Marx a depuis longtemps permis de réfuter ce mensonge.

La hausse des salaires ne génère pas d’inflation

Dans son ouvrage Salaire, prix et profit écrit en 1865, Marx a démontré qu’une hausse générale des salaires n’entraîne pas une hausse générale des prix, mais plutôt une baisse générale du taux des profits. Autrement dit, elle entraîne une modification en faveur de la classe ouvrière du rapport entre les deux parties constitutives du revenu national que sont les salaires et les profits. En effet, la somme relative des salaires ouvriers par rapport à la somme relative des profits du capital au sein de l’économie n’est pas une donnée fixe, mais variable. Sinon, il n’y aurait pas de lutte entre les travailleurs et les capitalistes autour du prix de vente de la force de travail. Les capitalistes ne s’opposeraient jamais aux augmentations de salaire demandées par les travailleurs, puisqu’ils n’auraient qu’à hausser systématiquement le prix de leurs marchandises pour annuler l’effet de ces augmentations. Or, n’importe quel ouvrier expérimenté sait que les capitalistes sont hostiles aux augmentations de salaire de leurs employés et font généralement tout ce qu’ils peuvent pour faire baisser le prix de la force de travail. S’ils agissent ainsi, c’est parce que le profit provient uniquement du travail vivant effectué par les ouvriers (et non du travail passé incorporé dans les moyens de production) et plus précisément de la partie non payée de ce travail. Par conséquent, plus les salaires montent, plus la partie non payée du travail vivant diminue.

Pour ce qui est du prix des marchandises, les capitalistes ne peuvent pas simplement l’augmenter selon leur volonté et en dehors de toutes contraintes sociales et matérielles. Si c’était le cas, ils n’auraient d’ailleurs pas besoin d’attendre que les salaires des travailleurs augmentent pour fixer des prix exorbitants. En fait, comme l’a bien compris Marx, le prix des marchandises oscille au gré de l’offre et de la demande autour de leur valeur réelle, laquelle n’est pas décidée subjectivement, mais est plutôt déterminée objectivement par le temps de travail socialement nécessaire à leur production. Ce temps de travail se décompose en deux parties : le temps de travail passé (celui ayant servi à produire les moyens de production nécessaires) ainsi que le temps de travail présent (qui se décompose à son tour en deux parties, dont l’une revient à l’ouvrier et l’autre est accaparée par le capitaliste). Que le salaire des travailleurs augmente ou diminue ne change rien au temps de travail nécessaire à la production des marchandises et ne change donc rien à leur valeur. La modification de la somme des salaires ne fait que modifier la quantité de travail non payé que les capitalistes s’approprient sous la forme de profits.

Il est vrai qu’au stade impérialiste du capitalisme, les monopoles, en dominant entièrement certains marchés, sont en mesure de fixer des prix sensiblement supérieurs à la valeur réelle des marchandises (comme le font par exemple les compagnies pétrolières ou encore les grandes compagnies de télécommunication telles que Rogers au Canada). Cela dit, les prix de monopole ne suppriment pas les limites déterminées par la valeur des marchandises. Le fait que certaines entreprises monopolistes puissent vendre leurs marchandises au-dessus de leur valeur ne change pas la somme totale de la valeur produite dans l’ensemble de l’économie (c’est-à-dire la somme totale du temps de travail socialement nécessaire effectué). Surtout, ce phénomène n’a rien à voir avec la hausse des salaires des travailleurs exploités par les monopoles : il s’agit d’une simple redistribution de la plus-value au sein de la bourgeoisie.

Certes, les marchandises peuvent aussi être vendues temporairement au-dessus de leur valeur si la demande est supérieure à l’offre. Ainsi, pour que la hausse générale des salaires provoque une hausse globale des prix, il faudrait qu’elle s’accompagne d’une hausse de la demande globale, sans quoi les capitalistes n’arriveraient pas à écouler leurs marchandises aux prix majorés. Or, cela est impossible. Rappelons d’abord que l’ensemble des biens produits dans l’économie inclut non seulement les biens destinés à la consommation ouvrière, mais également les biens de consommation de luxe destinés à la bourgeoisie. Supposons qu’une hausse générale des salaires entraîne une demande accrue pour les biens destinés à la consommation ouvrière, mais pas pour les biens de luxe. Il se produirait alors une hausse temporaire du prix des moyens de subsistance et une baisse temporaire du prix des biens de luxe (puisque les revenus des capitalistes produisant ce type de biens auraient baissé à cause des hausses salariales, faisant diminuer leur propre consommation de luxe). Cette perturbation des prix serait ensuite suivie d’une baisse générale du taux de profit et d’un retour aux prix « normaux » une fois l’offre ajustée à la demande. Les capitalistes produiraient alors simplement une plus grande quantité de biens de consommation destinés au prolétariat et une moindre quantité de marchandises destinées à la bourgeoisie. Supposons maintenant que l’élévation du revenu des travailleurs amène une demande croissante, du côté du prolétariat, pour l’ensemble des biens produits dans l’économie. Cette demande croissante serait alors inévitablement compensée par une demande décroissante du côté des capitalistes, dont le pouvoir d’achat aurait diminué en raison de la baisse de leurs profits. Il n’y aurait donc pas de hausse de la demande totale, et donc pas d’augmentation des prix.

En somme, l’inflation, en tant que hausse généralisée du prix des marchandises, n’est nullement causée par la hausse du prix de la force de travail. Le fait que l’inflation actuelle dépasse largement la hausse du niveau des salaires en est d’ailleurs la preuve empirique. C’est la bourgeoisie qui, dans sa course aux profits et à l’enrichissement débridé, constitue la force sociale à l’origine de l’inflation. En injectant des quantités excédentaires d’argent dans l’économie pour stimuler artificiellement son système de production sénile, soutenir sa propre consommation parasitaire et faire retomber ses dépenses inutiles sur le dos des travailleurs, la bourgeoisie fait perdre sa valeur à la monnaie, et par le fait même, fait perdre leur pouvoir d’achat aux masses exploitées qui n’en disposent qu’en quantité relative décroissante (contrairement aux riches qui en captent une part toujours plus grande).

La bourgeoisie est une classe parasitaire, inutile à la société et dont le mode d’existence fondé sur l’exploitation du prolétariat ne fait que semer le chaos dans l’économie. C’est uniquement son élimination en tant que classe qui permettra d’en finir une fois pour toutes avec l’inflation, tout comme d’en finir avec l’anarchie économique qui caractérise de manière générale la production capitaliste.

Les ouvriers ont raison de lutter contre leur appauvrissement

Le contenu de classe de l’inflation, même si celle-ci prend la forme de la spoliation des prolétaires en tant que consommateurs, réside dans le fait qu’elle est une attaque contre les salaires des travailleurs. L’inflation est essentiellement une diminution générale de la valeur de l’argent que les ouvriers reçoivent en échange d’une partie du travail qu’ils effectuent. Cette diminution constitue donc par le fait même une augmentation du temps de travail non payé effectué par les ouvriers lors du procès de production, c’est-à-dire une augmentation de leur exploitation. Même si l’inflation se manifeste dans la sphère de la circulation des marchandises, c’est dans la sphère de la production, et donc dans le rapport entre le Travail et le Capital, que la classe ouvrière peut et doit y résister.

Dans l’immédiat, c’est uniquement en luttant pour des hausses salariales substantielles que la classe ouvrière peut préserver (ou améliorer) son niveau de consommation. Toutes les autres « solutions » proposées par la bourgeoisie ne sont que des moyens dissimulés pour exploiter encore plus les travailleurs. Les gains salariaux que les travailleurs parviennent à arracher en faisant la grève (ou en menaçant de la faire) leur permettent d’atténuer – voire dans certains cas d’annuler – les effets de l’inflation sur leur situation matérielle. On peut d’ailleurs constater qu’au Québec, province comptant le plus grand nombre de grèves par année au pays (121 conflits déclenchés en 2021 comparativement à 34 en Ontario malgré le fait que la population québécoise est moins nombreuse) et où le mouvement ouvrier est plus puissant que dans les autres provinces (le taux de syndicalisation y était de 36,9% en 2021 comparativement à 29% pour l’ensemble du Canada et à 25,2% pour l’Ontario), les augmentations de salaire ont été bien plus importantes que dans le reste du pays au cours de la dernière année. La hausse du salaire horaire médian pour les employés à temps plein âgés de 15 ans et plus a même été de 10,96% entre juillet 2021 et juillet 2022 au Québec, dépassant le taux d’inflation officiel qui s’est élevé à 7,29% pendant la même période.

Bien sûr, un grand nombre de prolétaires québécois n’ont pas bénéficié de telles hausses et ont tout de même été durement frappés par l’inflation. Par exemple, dans la fabrication, en incluant les employés à temps partiel, la hausse du salaire horaire médian n’a été que de 5,76%; dans le transport et l’entreposage, elle n’a été que de 4%. Il faut aussi mentionner que la hausse du salaire horaire médian de l’ensemble des employés québécois est tout de même demeurée inférieure à l’inflation au cours des deux dernières années. Il n’en demeure pas moins que la force des syndicats et l’effervescence du mouvement ouvrier au Québec ont, de manière générale, empêché la bourgeoisie de faire baisser les salaires réels des travailleurs aussi fortement que dans le reste du pays.

Il ne faut pas écouter les économistes bourgeois et les apologistes du capitalisme. Les travailleurs ont raison de rejeter les offres salariales sous l’inflation, de réclamer des hausses de salaire, de faire la grève et d’employer tout autre moyen de lutte à leur disposition pour les obtenir. Avec la multiplication et l’intensification des grèves, la classe ouvrière accélère le pas vers la révolution prolétarienne et l’instauration du socialisme, seule solution pour mettre fin à l’exploitation et au désordre économique.

 

1.L’année 2019 a été choisie pour que les données correspondent le plus possible à la période ayant précédé immédiatement le début de la pandémie.

2.Sur les 50 compagnies canadiennes les plus importantes figurant dans le classement de 2022, huit ont été éliminées du calcul puisqu’elles ne figuraient pas dans le classement de 2019.
 
3.Nous utilisons ici la période d’avril 2019 à avril 2022 étant donné que les classements Forbes Global 2000 de 2019 et de 2022 ont été publiés en mai 2019 et en mai 2022 respectivement.
 
4.En réalité, selon Statistique Canada, le salaire horaire médian dans le secteur de l’hébergement et de la restauration au Québec pour les employés à temps plein âgés de 15 ans et plus n’a augmenté que de 4,29% entre juillet 2021 et juillet 2022 tandis que le taux d’inflation s’est élevé à 7,29% pendant cette période.
Photo de l'usine Agropur vue de la rue

Les 250 ouvriers de la fromagerie industrielle d’Agropur à Granby dans la région de l’Estrie au Québec sont en grève générale illimitée depuis le 29 juin. Près de 200 travailleurs représentés par la Centrale des syndicats démocratiques (CSD) s’étaient unanimement dotés d’un mandat de grève quelques jours plus tôt, le 23 juin.

La convention collective en jeu est échue depuis le 25 juillet de l’an dernier. Les travailleurs ont constaté que dans son cahier de 158 demandes déposé récemment, l’employeur tentait d’émousser 32 des 33 articles de la convention précédente. Sous la menace de reculs significatifs en ce qui concerne les horaires, la sous-traitance et le temps supplémentaire, les travailleurs ont agi à l’unisson.

Les derniers mois de négociation ont été très éprouvants pour les travailleurs. Afin d’amenuiser la capacité de résistance des ouvriers et d’imposer plus facilement leurs 158 demandes, les capitalistes ont usé de méthodes antisyndicales odieuses : ils ont congédié deux dirigeants syndicaux (le président et le vice-président du syndicat) et ont suspendu pour huit semaines le secrétaire du syndicat. Aussi, déterminés à faire passer l’ensemble de leurs exigences tout en sachant bien qu’elles susciteraient une vive opposition de la part des syndiqués, les capitalistes ont demandé la présence d’un conciliateur avant même la première rencontre de négociation. Après cette première séance, le comité de négociation du syndicat a demandé à l’employeur d’identifier ses priorités. Il n’était pas question pour les travailleurs de voir leur convention collective bâtie sur plus de quatre décennies se faire démolir entièrement. Or, un mois plus tard, les capitalistes sont revenus de manière arrogante à la table de négociation avec exactement les mêmes demandes.

Entre autres, les capitalistes souhaitent pouvoir modifier à leur guise, selon leurs besoins, les horaires de travail des salariés, les obligeant par exemple à commencer à des heures différentes chaque jour. Aussi, ils veulent allonger les journées de travail en les faisant passer de huit à douze heures durant la semaine. Au total, les capitalistes veulent faire travailler les ouvriers 48 heures supplémentaires sur cinq semaines au même salaire et éliminer 30 salariés. Ce qu’exigent les patrons sur le plan des horaires chamboulerait complètement la vie familiale des travailleurs. Par exemple, si les capitalistes réussissaient à imposer leurs demandes, les ouvriers ne passeraient plus qu’une fin de semaine sur cinq avec leur famille.

Devant l’absence complète d’ouverture et l’agressivité de leur employeur, les travailleurs ont opté pour la grève. C’était le seul moyen pour eux d’empêcher leurs conditions de travail de se détériorer. Il faut noter qu’aucune demande syndicale n’a fait l’objet de négociations à ce jour : les ouvriers luttent simplement pour préserver leurs acquis menacés par Agropur. L’offensive des capitalistes visant à mettre en pièces la convention collective des travailleurs ne s’est d’ailleurs pas seulement exprimée dans les demandes que l’entreprise a formulées à ses salariés. Dans les faits, les patrons de l’usine ont déjà commencé à ne plus respecter la convention. En avril 2022, l’on apprenait ainsi que plus de 400 griefs avaient été déposés par les travailleurs ou étaient en attente d’arbitrage à la fromagerie industrielle. À présent, le nombre de griefs syndicaux en cours se situe entre 450 et 500. En fait, toutes les clauses de la convention venue à échéance ont été transgressées par la direction de l’usine. En plus de l’intimidation dont leur syndicat a récemment fait l’objet, le sort généralement réservé aux ouvriers de la fromagerie d’Agropur de Granby est inadmissible. Notamment, le roulement de personnel et les accidents de travail sont à la hausse.

La grève suscite évidemment des remous dans la province québécoise. La fromagerie de Granby reçoit en temps normal 800 000 litres de lait par jour et transforme quotidiennement 10% du lait produit au Québec, ce qui en fait l’une des usines de transformation laitière les plus importantes de la province. Durant les premiers jours de la grève, deux millions de litres de lait (sur les 70 millions de litres qui sont produits chaque semaine au Québec) ont été jetés par les fermes laitières n’arrivant plus à écouler leur production. À présent, la production de lait a été redirigée vers d’autres transformateurs au Québec et en Ontario et le lait a cessé d’être jeté. Entre temps, plusieurs producteurs de lait québécois se sont tout de même indignés publiquement du gaspillage causé par la grève, appelant « les deux parties » à trouver une solution. Ces petits patrons hostiles aux intérêts de la classe ouvrière font donc comme si les travailleurs étaient autant responsables du conflit en cours que leur employeur, lequel cherche à leur imposer des reculs scandaleux tout en se montrant fermé à toute négociation sérieuse. En fait, comme c’est le cas à chaque fois qu’une grève éclate dans un secteur industriel directement lié à l’agriculture, les capitalistes agricoles, malgré leur fausse impartialité, se sont rangés du côté du patronat, c’est-à-dire de leur propre classe sociale. Les Producteurs de lait du Québec (PLQ), association affiliée à l’Union des producteurs agricoles du Québec (UPA), ont ainsi demandé que l’usine de Granby puisse recevoir une quantité « minimale » de lait durant la grève, ce qui revient à exiger la limitation de la portée du débrayage entrepris par les travailleurs de l’usine, voire à encourager Agropur à embaucher des briseurs de grève (ce que l’entreprise a d’ailleurs fait comme l’a confirmé un inspecteur du ministère du travail ayant identifié 13 scabs après avoir été appelé par le syndicat).

Les producteurs laitiers évitent évidemment de mentionner qu’ils ont des intérêts dans le conflit étant donné qu’une bonne partie d’entre eux sont membres – et sont donc collectivement propriétaires – d’Agropur. D’ailleurs, malgré sa forme « coopérative », Agropur est une entreprise capitaliste obéissant comme toutes les autres à la loi de la plus-value, loi économique fondamentale du capitalisme. Comme en témoigne le conflit actuel, la coopérative est responsable de pratiques antisyndicales et d’attaques décomplexées contre les travailleurs. Agropur constitue par ailleurs un puissant monopole privé : avec la québécoise Saputo et l’italienne Parmalat, elle fait partie des trois entreprises multinationales qui transforment ensemble 80% du lait au Québec. Fondée en 1938 dans le canton de Granby, elle a entamé un processus de croissance et d’acquisitions à partir des années 1940 au Québec, des années 1990 ailleurs au Canada et des années 2000 aux États-Unis. Aujourd’hui, avec plus de 2 908 producteurs laitiers membres actionnaires de l’entreprise, 7 550 employés et 31 sites de transformation et de distribution en Amérique du Nord, cette coopérative agricole se classe parmi les vingt plus grandes entreprises de transformation laitière au monde. En 2021, l’empire capitaliste Agropur a réalisé un chiffre d’affaires de 7,3 milliards de dollars.

Outre la pression exercée sur eux par les producteurs laitiers, les grévistes ont été accusés sur les réseaux sociaux de ne penser qu’à leurs propres conditions de travail sans se soucier du lait gaspillé. En vérité, c’est Agropur qui est responsable de la perte des deux millions de litre de lait. Il faut savoir que la direction de l’usine de Granby procède à tous les deux ans à la fermeture temporaire de ses installations afin de nettoyer et de recalibrer les instruments de production. Tout est alors prévu à l’avance pour que le lait soit traité à d’autres usines et ne soit pas jeté. Or, bien que les capitalistes savaient qu’un conflit de travail était imminent, ils n’ont rien planifié à l’avance pour que le lait soit dirigé ailleurs.

Plus encore, quiconque n’est pas déconnecté du monde du travail et n’a pas cédé à la propagande bourgeoise sait que la classe ouvrière est la seule classe capable de se préoccuper de manière entièrement désintéressée de la production : qu’elle constitue le groupe social respectant le plus sincèrement le travail humain et ayant donc la plus grande aversion pour le gaspillage. Cela s’est notamment reflété dans le fait qu’avant d’entrer en grève, les travailleurs de l’usine de Granby ont pris soin de terminer la production en cours jusqu’à l’emballage, permettant de sauver la matière restante dans les cuves et les réfrigérateurs.

Il faut par ailleurs relativiser l’importance des deux millions de litres de lait ayant été perdus en raison de la grève. Selon l’expert en agroalimentaire Sylvain Charlebois, de 100 à 300 millions de litres de lait sont jetés annuellement au Canada, que ce soit en raison de conflits de travail ou d’autres facteurs. Ce gaspillage n’est pas inévitable puisqu’il existe des technologies qui permettraient l’entreposage du lait à long terme, par exemple en le transformant en poudre. Si ces solutions ne sont pas mises en œuvre, c’est uniquement pour des raisons d’argent et à cause de l’anarchie de la production capitaliste.

Comme on l’avait vu l’an dernier lors de la grève à l’usine de transformation de volailles Exceldor à Saint-Anselme, les lamentations bourgeoises sur le gaspillage alimentaire en temps de conflit de travail ne sont rien d’autre qu’un moyen hypocrite pour discréditer la lutte légitime des travailleurs. Les prolétaires et les masses populaires ne doivent pas se laisser berner par cette propagande démagogique et doivent se ranger résolument du côté des grévistes. Le combat des ouvriers de l’usine d’Agropur de Granby s’inscrit dans la vague actuelle de luttes ouvrières visant à résister à l’augmentation de l’exploitation des travailleurs par la bourgeoisie. Un peu partout, les prolétaires subissent des attaques, que ce soit sur le plan des salaires ou des conditions de travail. Seule l’action organisée du mouvement ouvrier peut permettre d’y faire face.

La solution ultime à ces affrontements entre le travail et le capital, c’est la prise de possession des moyens de production par la classe ouvrière : c’est la transformation des monopoles privés comme Agropur en monopoles publics appartenant à un État des travailleurs. C’est la collectivisation de toutes les entreprises capitalistes, y compris les entreprises agricoles qui seront transformées en grandes fermes socialistes d’État. C’est l’abolition de l’exploitation des travailleurs par la révolution prolétarienne. D’ici là, il faut résister avec la plus grande unité possible, comme le font les grévistes de Granby, à toutes les tentatives de la bourgeoisie de sabrer dans les conditions de travail des ouvriers.

Deux trains du CN sur leurs rails

Samedi dernier en matinée, 750 ouvriers de la signalisation et des communications ferroviaires employés par la Compagnie des Chemins de fer nationaux du Canada, le Canadien National (CN), ont entamé une grève d’envergure pan-canadienne afin d’obtenir de meilleures conditions de travail et des augmentations salariales leur permettant de faire face à l’inflation actuelle. Les grévistes sont membres de la Fraternité internationale des ouvriers en électricité (FIOE), un syndicat appartenant au Congrès du travail du Canada et regroupant plus de 750 000 travailleurs en Amérique, dont 1 400 employés canadiens de la signalisation et des communications dans le secteur du transport par rails.

Affectant l’ensemble du réseau ferroviaire du CN à travers le pays, la grève est susceptible de mettre une grande pression sur la bourgeoisie canadienne étant donné l’importance centrale des chemins de fer pour l’ensemble du capitalisme national. Parmi les deux grands monopoles privés qui contrôlent le transport par trains des marchandises au pays, c’est le Canadien National qui est le plus important (l’autre étant le Canadien Pacifique). Possédant le plus long réseau de chemins de fer (soit 31 500 kilomètres de voies ferrées au Canada et aux États-Unis) et le seul réseau transcontinental en Amérique du Nord, le CN transporte annuellement 300 millions de tonnes de marchandises dont la valeur totale s’élève à 250 milliards de dollars. La bourgeoisie canadienne dans son ensemble compte sur la compagnie pour transporter les récoltes, les ressources naturelles (telles que le pétrole, la potasse et le charbon) et les biens manufacturés produits au pays vers les ports ainsi que vers les États-Unis.

En novembre 2019, une grève de 3000 cheminots du CN avait lourdement entravé la circulation des marchandises au Canada, ce qui avait suscité une grande agitation au sein de la classe capitaliste d’un bout à l’autre du pays. Voyant fondre ses profits comme neige au soleil, la bourgeoisie avait même failli faire adopter une loi spéciale par le Parlement pour mettre fin au débrayage, ce qui avait témoigné du rôle primordial joué par les ouvriers du rail dans la production et la réalisation de la plus-value au pays. En raison de son impact économique puissant, la grève des cheminots du CN avait été l’un des événements les plus importants des dernières années dans la lutte des classes au Canada. Or, toutes les grèves dans le secteur du transport par rails des marchandises sont susceptibles de provoquer un conflit d’une intensité similaire.

Pour l’instant, le Canadien National a mis en œuvre un plan de contingence lui permettant de maintenir ses activités en utilisant des superviseurs et des cadres pour assurer une partie des opérations normalement effectuées par les grévistes. Dans un communiqué émis lundi dernier, la compagnie assure que ce plan « lui permet de continuer les activités ferroviaires habituelles en toute sécurité et de servir ses clients, aussi longtemps que nécessaire ». En réalité, il est impossible que le Canadien National soit en mesure d’assurer ses opérations indéfiniment malgré la grève sans qu’il y ait un impact important sur le transport des marchandises, à moins que des risques majeurs ne soient pris. En effet, les 750 travailleurs en grève effectuent normalement un grand nombre de tâches cruciales que les cadres de la compagnie ne peuvent tout simplement pas accomplir intégralement. Les travailleurs inspectent, vérifient, montent, installent, démontent, restaurent, révisent, ajustent, câblent et calibrent tout l’équipement et les composants électriques et électroniques du réseau ferroviaire d’un bout à l’autre du pays. Leur rôle est essentiel pour empêcher les déraillements de trains et les accidents graves. Une de leurs fonctions les plus importantes est de veiller au bon fonctionnement de toutes les traverses de chemin de fer au Canada afin d’assurer la sécurité de la population.

Autrement dit, en annonçant que ses activités seront maintenues au niveau habituel « aussi longtemps que nécessaire », la compagnie annonce ni plus ni moins qu’elle entend faire courir de graves dangers à ses travailleurs et aux masses populaires en général. Et ces dangers sont loin d’être une abstraction, comme le savent trop bien les ouvriers du Canadien National et du Canadien Pacifique. En effet, en raison de la négligence criminelle des monopoles du rail qui, pour augmenter leur taux de profit, sont prêts à tout pour réduire leurs dépenses en mesures de sécurité, en entretien et en main d’œuvre, les accidents ferroviaires sont très fréquents au pays, malgré que l’on en entend peu parler dans les grands médias bourgeois. En 2019, il y a eu 1245 accidents ferroviaires au pays, dont 694 déraillements, selon un rapport de la vérificatrice générale du Canada publié en 2021. Parmi ces événements, le déraillement d’un train du Canadien Pacifique le 4 février 2019 en Colombie-Britannique a causé la mort de trois membres de son équipage. C’est d’ailleurs en grande partie pour lutter contre les conditions de travail dangereuses imposées par les capitalistes du CN que les 3000 cheminots de la compagnie avaient fait la grève en 2019.

Pour supprimer les causes profondes du manque de sécurité dans le secteur du transport ferroviaire, ce sont les monopoles privés eux-mêmes qu’il faudra supprimer en mettant leurs activités sous le contrôle public d’un État ouvrier. En effet, c’est la propriété privée des moyens de production qui pousse les compagnies à la négligence criminelle. Bref, que le CN soit prêt à faire rouler ses trains dans des conditions dangereuses pour empêcher la grève actuelle d’affecter ses profits n’a rien d’étonnant.

Quoi qu’il en soit, la grève risque tout de même de provoquer un ralentissement important du transport des marchandises qui affectera l’ensemble de la bourgeoisie canadienne. C’est une bonne nouvelle pour les grévistes, car cela signifie qu’ils ont un puissant rapport de force pour obtenir les augmentations salariales qu’ils demandent. C’est également une bonne nouvelle pour la classe ouvrière dans son ensemble, laquelle subit présentement un assaut économique général de la bourgeoisie consistant à faire baisser les revenus des travailleurs grâce à l’inflation. En ce moment, toutes les grèves visant à hausser les salaires s’inscrivent dans la résistance plus large du prolétariat international contre cette augmentation accélérée du coût de la vie provoquée par les capitalistes pour s’enrichir davantage. En particulier, la grève des travailleurs du CN a le potentiel de devenir un puissant coup porté à la classe dominante canadienne dans la lutte des travailleurs du pays contre l’inflation étant donné sa portée nationale et l’impact élevé qu’elle peut avoir sur les profits capitalistes. Tous les ouvriers du pays doivent l’appuyer et s’en inspirer.

Avec raison, les 750 travailleurs des communications et de la signalisation du CN ont refusé une offre patronale qui contenait une augmentation salariale de seulement 10% étalée sur trois ans. Dans le contexte économique actuel, cette offre était tout simplement une insulte aux travailleurs. En effet, selon les dernières données révélées par Statistique Canada, l’indice des prix à la consommation a augmenté de 7,7% d’une année à l’autre au mois de mai, soit la plus forte augmentation enregistrée depuis quatre décennies. En ce qui concerne les denrées alimentaires, les prix ont même augmenté de 9,7%. L’essence, quant à elle, a subi une hausse colossale de 48%. En réalité, les hausses sont probablement plus importantes encore, puisque Statistique Canada a tendance à sous-estimer l’inflation. Pendant ce temps, les salaires horaires moyens au pays ont augmenté de seulement 3,9%, soit environ la moitié de l’inflation actuelle.

Prenant les moyens nécessaires pour que leur salaire ne s’effondre pas de cette façon, les 750 travailleurs du CN membres du FIOE n’ont pas hésité à déclencher la grève en faisant valoir leur droit élémentaire à vivre correctement et à ne pas s’appauvrir. Comme l’a déclaré Chris Nadon, président du local 2052 du syndicat qui représente 72 travailleurs de Toronto à Armstrong : « Avec l’inflation, on veut s’assurer de pouvoir rester dans la classe moyenne, et de pouvoir offrir de bonnes conditions à la nouvelle génération de travailleurs. » Or, pour empêcher les salaires de chuter, il faut empêcher la bourgeoisie de hausser ses profits en la forçant à remettre aux ouvriers une plus grande partie de la valeur qu’ils génèrent par leur travail.

Principalement causée par la création excessive de monnaie effectuée depuis 2020 pour financer l’endettement démesuré des États bourgeois et pour subventionner les grands capitalistes dont les profits montent actuellement en flèche, l’inflation est par ailleurs alimentée depuis quelques mois par la guerre impérialiste en Europe de l’Est, laquelle, outre le fait qu’elle perturbe les chaînes d’approvisionnement, est liée à une course aux armements généralisée qui entraîne de nouvelles dépenses étatiques importantes (sans parler des sanctions économiques injustes contre la Russie qui sèment le chaos dans l’économie mondiale). Par conséquent, la hausse des prix des marchandises à laquelle on assiste présentement (ainsi que son corollaire, soit l’accroissement des revenus du capital) n’est pas sur le point de s’arrêter et elle amènera de plus en plus de prolétaires dans le monde à se soulever contre les classes dominantes.

La grève des travailleurs du CN résonne d’ailleurs avec la grève historique des cheminots britanniques qui se déroule présentement au Royaume-Uni. Plus de 50 000 travailleurs des chemins de fer sont en grève ce mardi, ce jeudi et ce samedi, notamment pour obtenir des hausses salariales leur permettant de résister à l’inflation, mais aussi pour contrer la dégradation de leurs conditions de travail et pour faire annuler des milliers de licenciements prévus par les capitalistes. Il s’agit de la plus grosse grève du rail depuis 30 ans dans le pays. Plus encore, elle pourrait marquer le début de ce que les syndicats appellent « l’été du mécontentement » et s’étendre à d’autres modes de transport, voire à d’autres secteurs comme l’enseignement, la santé et la poste. Devant un mouvement d’une telle ampleur ayant pris racine dans un secteur central de l’économie, la grande bourgeoisie britannique est évidemment prise de panique. Le ministre des Transports, Grant Shapps, a par exemple déclaré que la grève « va apporter souffrance et chaos à des millions d’usagers ».

En vérité, c’est le capitalisme qui apporte souffrance et chaos à des milliards de travailleurs dans le monde. En appauvrissant les masses et en s’attaquant à leurs conditions de vie, la bourgeoisie génère inévitablement la résistance du prolétariat international. Tôt ou tard, la bourgeoisie sera renversée par la révolution prolétarienne et son régime économique injuste sera jeté aux poubelles de l’histoire. Les ouvriers des secteurs névralgiques de la production capitaliste, comme ceux du transport ferroviaire, auront un rôle de premier plan à jouer dans cette grande bataille pour déloger les capitalistes du pouvoir et pour permettre à la classe ouvrière de prendre le contrôle de la production.

Fioles de liquide rouge sur une chaine de production

Depuis le 25 mai dernier, les 227 ouvriers de l’usine Delpharm située à Boucherville au Québec sont en grève.

Ils luttent avec détermination contre un employeur sans scrupules, notamment pour l’empêcher de faire baisser leur salaire réel et d’allonger leur semaine de travail. L’entreprise pharmaceutique française Delpharm, qui vient tout juste d’acheter l’usine où ils travaillent, se montre intransigeante. Pour l’instant, la situation semble paralysée, mais les ouvriers ne se laissent pas décourager pour autant et n’entendent pas abandonner leurs revendications légitimes.

Parmi les ouvriers de cette usine de produits injectables stériles, environ la moitié sont des « opérateurs stériles » ou des « opérateurs au conditionnement ». Les autres sont des apprêteurs, des employés d’entretien, des manutentionnaires ainsi que des mécaniciens et des électro-mécaniciens. Tous sont membres de la section locale 1999 du syndicat des Teamsters. Lors d’une assemblée générale tenue le 19 mars dernier, les syndiqués avaient rejeté à 99,4% les offres patronales et avaient voté à 97% en faveur d’un mandat de grève. La vingtaine de rencontres tenues depuis le début des négociations en juin 2021 avaient mené à une impasse et il était alors devenu nécessaire d’intensifier les moyens de pression. En avril, une demande de conciliation avait été déposée au ministère du Travail par le syndicat, mais cela n’avait donné aucun résultat. Devant l’inaction des capitalistes et leur refus de satisfaire les demandes justifiées des travailleurs, le déclenchement de la grève était rendu inévitable.

Comme c’est le cas dans bien des entreprises en ce moment, les ouvriers de Delpharm cherchent à obtenir une augmentation salariale dont le taux annuel leur permettrait de faire face à l’inflation galopante actuelle. Tel que l’a déclaré Michel Héroux, président de la Section locale 1999 des Teamsters : « Au Québec, l’augmentation des denrées atteignait près de 10% en avril. L’essence, ainsi que d’autres produits essentiels, augmente tout aussi rapidement. Les travailleurs et les travailleuses ne veulent pas perdre leur pouvoir d’achat, alors ils agissent en conséquence. » La hausse généralisée du prix des marchandises est provoquée par la bourgeoisie pour faire retomber ses propres dépenses sur le dos des masses populaires et pour couper les salaires réels des ouvriers. Ce n’est que par la grève que la classe ouvrière peut y résister efficacement et les travailleurs de Delpharm l’ont très bien compris.

Outre leurs revendications salariales, les syndiqués luttent pour conserver leur horaire de travail actuel. Présentement, tous les ouvriers font des semaines de 37,5 heures. Or, afin d’accroître la quantité de plus-value qu’ils retirent par ouvrier, les capitalistes veulent obliger une partie d’entre eux à travailler 40 heures par semaine. Aussi, les syndiqués luttent pour obtenir un meilleur régime de fonds de pension. Alors que l’employeur offre un montant fixe par heure travaillée, les ouvriers cherchent à obtenir un montant correspondant à un pourcentage de leurs gains monétaires (y compris le salaire gagné pendant les heures supplémentaires), ce qui est plus avantageux. Les travailleurs luttent également pour que soit amélioré le système d’attribution des postes en vigueur dans l’usine, système injuste qui ne respecte pas l’ancienneté en plus d’être complètement chaotique. Finalement, les syndiqués cherchent à obtenir un meilleur régime d’assurance collective, le régime actuel contrôlé par l’employeur étant trop dispendieux et n’offrant pas une bonne protection aux travailleurs.

Ces revendications pourraient être satisfaites facilement avec tout l’argent qu’accaparent les capitalistes de Delpharm. L’entreprise française, qui a acheté l’usine de Sandoz Canada (une filiale du géant pharmaceutique suisse Novartis) le 1er mars dernier, réalise un chiffre d’affaires annuel de 950 millions d’euros. La compagnie, qui embauche 6 000 travailleurs, possède maintenant 17 usines en Europe et deux au Québec (soit à Boucherville et à Pointe-Claire). Son directeur général et son principal actionnaire, Sébastien Aguettant, détient une fortune personnelle de 600 millions d’euros, ce qui le place au 167e rang des plus grandes fortunes de France. Les affaires de ce bandit vont tellement bien que ses avoirs, qui totalisaient « seulement » 320 millions d’euros en 2019, ont presque doublé depuis le début de la pandémie (laquelle, on le sait, s’est avérée fort lucrative pour de nombreux capitalistes du secteur pharmaceutique n’ayant pas hésité à profiter directement de cette catastrophe humanitaire pour s’en mettre plein les poches).

Comme tout bon capitaliste, c’est évidemment pour faire encore plus d’argent gratuitement sur le dos des travailleurs que Sébastien Aguettant a acheté l’usine de Boucherville. Dans le régime économique actuel, les moyens de production sont détenus par des bourgeois improductifs comme lui qui ne cherchent qu’à réaliser le maximum de profits. À la merci des transactions privées qui se déroulent au-dessus d’eux, les ouvriers qui font tout le travail n’ont aucun pouvoir réel sur les conditions dans lesquelles ils produisent ainsi que sur les résultats de leur propre activité. La lutte syndicale est pour eux le seul moyen de forcer le capital à faire quelques concessions. À l’usine Delpharm de Boucherville, la situation se dégrade d’ailleurs depuis un bon moment déjà. Un ouvrier en poste depuis plus de 30 ans a affirmé à Cause ouvrière qu’il voyait les conditions de travail se détériorer d’année en année. Pour lui, la grève actuelle est un « mal nécessaire » pour empêcher la situation d’empirer encore plus.

Le vendredi 10 juin, après un peu plus de deux semaines de débrayage, une entente de principe avait été signée, mais elle devait encore être approuvée par les membres. Or, le lundi 13 juin, l’entente a été rejetée à 66% lors d’une assemblée syndicale à laquelle environ 200 ouvriers sur 227 ont participé. À la fin de la semaine, les capitalistes n’avaient toujours pas donné signe de vie et la grève se poursuivait. Il faut savoir que depuis l’achat de l’usine de Sandoz Canada par Delpharm, le processus de négociations s’est alourdi considérablement, le syndicat devant désormais négocier avec un comité non décisionnel jouant le rôle d’intermédiaire. Notamment, il est devenu difficile pour les représentants syndicaux d’obtenir des dates de négociation. Lors d’un entretien avec Cause ouvrière, Éric-François Cassista, le représentant en chef du syndicat des travailleurs de l’usine, a souligné que la situation actuelle contraste avec le conflit de travail qui avait marqué la négociation de la dernière convention collective il y a six ans. En effet, en juin 2016, le conflit avait pris la forme d’une grève de 24 heures suivie d’un lock-out de quelques jours seulement. Mais cette fois-ci, les capitalistes font preuve d’inertie et le bras de fer se prolonge. Or, si les capitalistes s’entêtent à ne pas vouloir donner aux travailleurs ce qu’ils réclament à juste titre, ils pourraient être responsables d’une situation difficile dans les hôpitaux canadiens et américains.

En effet, l’usine Delpharm de Boucherville est la plus grande installation de produits injectables au Canada et elle approvisionne 80% des hôpitaux du pays en produits essentiels à la santé des patients. Les travailleurs de l’usine produisent de la morphine, de l’hydromorphone, du fentanyl, des solutions administrées aux nouveau-nés prématurés et un grand nombre d’autres médicaments injectables utilisés dans les blocs opératoires et aux soins intensifs partout au Canada ainsi qu’aux États-Unis. Il y a dix ans, des problèmes de production, entre autres causés par un incendie, avaient entraîné des difficultés d’approvisionnement dans le réseau de la santé. Or, une pénurie similaire pourrait survenir si la grève se prolonge encore pendant plusieurs semaines. Si jamais une telle situation survient, ce sont les capitalistes – et eux seuls – qui devront être pointés du doigt. Comme l’avait déclaré Michel Héroux avant le début du conflit : « Bien que nos membres soient conscients de l’importance de leur travail, un éventuel débrayage pourrait avoir des répercussions sur de très nombreux patients et patientes partout au Canada. L’employeur aurait intérêt à entreprendre le processus de conciliation avec ouverture d’esprit, autrement il portera seul la responsabilité d’un conflit de travail. »

Considérant leur fonction indispensable et leur responsabilité immense, les ouvriers de l’usine Delpharm méritent beaucoup mieux que ce que les capitalistes leur offrent. Constamment sous pression, ils travaillent dans un environnement où tout est hautement contrôlé et ils n’ont absolument pas le droit à l’erreur. En effet, il en va de la santé des patients à qui l’on administre les médicaments qu’ils fabriquent. Durant le confinement au début de la pandémie, les ouvriers de l’usine avaient été classés parmi les « travailleurs essentiels » et avaient été obligés de demeurer en poste. Depuis le début, ils jouent un rôle crucial dans l’approvisionnement du réseau hospitalier. Or, en guise de seule récompense pour leurs sacrifices, les travailleurs de l’usine de Boucherville ont reçu un montant unique imposable de 700$. En fait, la reconnaissance que la bourgeoisie feignait de manifester envers les « travailleurs essentiels » dans les premiers mois de la pandémie s’est bien vite estompée. Comme l’a affirmé Jean-François Pelletier, secrétaire-archiviste de la Section locale 1999 et permanent syndical responsable du dossier : « Nos membres chez Delpharm ont été considérés comme des travailleuses et des travailleurs essentiels durant les premières vagues de la pandémie, mais lorsqu’ils veulent améliorer leurs conditions de travail, ils sont soudainement moins importants. Leur dévouement et leurs sacrifices doivent être récompensés dans un contexte d’explosion de l’inflation. »

C’est l’ensemble de la classe ouvrière qui mériterait d’avoir de meilleures conditions de vie au lieu de se voir attaquer et appauvrir par la bourgeoisie comme c’est présentement le cas. D’ailleurs, les ouvriers qui font la grève sont conscients que l’enjeu de la lutte qu’ils mènent dépasse le cadre de leur propre milieu de travail. Face à la dégradation globale de la situation du prolétariat, une travailleuse colombienne rencontrée par Cause ouvrière sur la ligne de piquetage à l’usine Delpharm a par exemple affirmé être inquiète pour l’avenir de ses enfants, qui seront affectés encore plus qu’elle-même par la paupérisation capitaliste. Elle qui était venue s’installer au Canada dans l’espoir de leur offrir de meilleures conditions de vie, elle constate aujourd’hui que la situation économique d’ici commence de plus en plus à s’approcher de ce qui se passait dans son pays d’origine, un pays pauvre soumis au pillage impérialiste.

C’est d’ailleurs parce qu’elle est consciente des conséquences du capitalisme que cette travailleuse s’est montrée agréablement surprise en constatant qu’il y avait des militants communistes actifs au pays. Elle n’était pas la seule : plusieurs ouvriers rencontrés par Cause ouvrière sur la ligne de piquetage de l’usine Delpharm ont déclaré spontanément et avec beaucoup d’enthousiasme qu’ils étaient favorables au communisme. L’un d’entre eux, un ouvrier algérien qui a lui-même été militant communiste dans son pays d’origine, a affirmé qu’il était persuadé que beaucoup de travailleurs éparpillés d’une usine à l’autre partagent les mêmes idées que lui, et que la formation d’un parti communiste servait justement à rassembler ces travailleurs isolés les uns des autres. C’est précisément l’objectif que visent les militants de l’Avant-garde communiste du Canada : construire un parti prolétarien qui regroupera les ouvriers les plus déterminés à faire la révolution pour abattre le système capitaliste actuel. Les grèves qui éclatent un peu partout, comme la grève à l’usine Delpharm de Boucherville, servent à établir un rapport de force économique entre le prolétariat et la bourgeoisie, et ainsi à retarder dans l’immédiat la détérioration de la situation matérielle des masses. En plus de ces luttes syndicales nécessaires, il faut mener une lutte politique visant à renverser le pouvoir bourgeois et à instaurer le socialisme – seul moyen de supprimer l’exploitation et de mettre fin à l’appauvrissement permanent du prolétariat.

Photo grand angle d'une mine

La spectaculaire grève générale illimitée des 630 travailleurs de la mine de nickel Raglan a été déclenchée le 27 mai dernier, ce qui a suspendu l’activité de l’entreprise minière Glencore au Nunavik et donné lieu à une démobilisation du site. Le mandat de grève que les mineurs s’étaient donné était très fort, soit de 97,5% lorsque l’on combinait toutes les assemblées de la section locale 9449 du Syndicat des Métallos affilié à la FTQ. Ces assemblées se sont tenues à Raglan, Rouyn-Noranda (200 ouvriers viennent de l’Abitibi-Témiscamingue), Mont-Joli, Bonaventure, Gaspé, Québec et Laval. Les travailleurs sont très clairement unis derrière leurs revendications, et ce, malgré le fait que l’employeur ait tenté de les diviser dans les dernières semaines.

Les mineurs dénoncent principalement le recours abondant et éhonté à la sous-traitance. Ainsi, la minière Glencore transige de moins en moins avec des travailleurs syndiqués et se plaît à donner de moins bonnes conditions de travail à une proportion plus importante de sa main-d’œuvre. Parfois même, les Métallos constatent qu’il y a plus d’employés d’entreprises sous-traitantes que d’ouvriers syndiqués sur le site minier. Ainsi, par exemple, des prolétaires inuits à la solde de la compagnie Nuvumiut de Saluit se voient travailler dans le complexe minier sans protection syndicale. Glencore soutient d’ailleurs que la grève des mineurs affiliés aux Métallos ferait perdre deux millions de dollars par semaine aux entreprises inuites habituellement présentes sur le site minier. La compagnie affirme de manière démagogique que le recours à la sous-traitance découle d’une entente signée avec les communautés inuites et que le syndicat aurait donc tort de s’y opposer. En vérité, comme nous le verrons plus loin, le statu quo n’est dans l’intérêt ni des travailleurs de la mine, ni de la nation inuite que la multinationale prétend faussement défendre. Le directeur général de Nuvumiut, Don Cameron, affirme quant à lui que la grève pourrait causer la faillite de plusieurs entreprises locales si elle se prolongeait. Pour l’instant, les travailleurs vulnérables sont licenciés. De son côté, Glencore n’est pas en reste, puisqu’elle a mis en place un plan d’approvisionnement alternatif du nickel qui lui permettra de poursuivre quelques activités malgré la grève.

En plus de s’opposer à la sous-traitance, plusieurs travailleurs de la mine dénoncent les horaires de travail. En navettage, il n’est pas rare qu’ils passent 21 jours sur le site minier à travailler 11 heures par jour 7 jours sur 7. La pression règne pour que les mineurs se plient à du temps supplémentaire et ils ont du mal à se voir accorder une véritable heure de dîner. C’est sans compter que les grévistes veulent défendre ou revoir à la hausse leurs conditions de vie au camp minier qui se détériorent d’année en année, ainsi que leurs autres conditions de travail, leurs salaires et leurs vacances. Ils luttent également pour obtenir un plus grand respect de l’employeur envers eux, respect qui fait largement défaut en ce moment.

La grève prenant place dans un milieu isolé, les Métallos doivent faire preuve d’imagination en organisant du piquetage à Montréal où l’avion en provenance de Raglan atterrit, au siège social de la compagnie situé à Laval de même qu’à l’aéroport de Rouyn-Noranda où plusieurs travailleurs habitent avec leurs familles.

La mine Raglan est située à Katinniq, entre les villages de Salluit et de Kangiqsujuaq. Elle se trouve à 100 mètres de la baie Déception, dans la péninsule d’Ungava. Elle a été creusée en 1997 par la minière canadienne Falconbridge qui l’a détenue et exploitée jusqu’en 2006, date à laquelle la minière suisse Xstrata s’est portée acquéreuse de Falconbridge. Aujourd’hui, c’est la minière Glencore qui en est la détentrice, et ce, depuis 2013, date à laquelle Xstrata a fusionné avec l’entreprise suisse de courtage Glencore.

Bien que l’exploration minière en Arctique québécois ait débuté en 1930, cette activité a connu une accélération en 1975 dans la foulée de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois, accord autorisant le gouvernement du Québec à développer les ressources minérales du Nord tout en l’obligeant à négocier avec les communautés autochtones ayant des droits ancestraux. Vingt ans plus tard, après trois ans de négociations entre des partenaires inuits du Nunavik et Falconbridge, l’Accord de Raglan a été signé en 1995 : des droits et des titres sur le sol nordique et sur le territoire au large des côtes de la baie Déception étaient réclamés au gouvernement Canadien par les Inuits. Il s’agissait de la première entente sur les répercussions et les avantages (ERA) signée directement entre une compagnie minière et une communauté autochtone dans l’histoire du Canada. La mise en chantier de la mine a immédiatement suivi la signature de l’entente historique; sa mise en opération a été annoncée deux ans plus tard. Aujourd’hui, par exemple, c’est l’entreprise inuite Transport Katinniq qui assure le transit du minerai jusqu’à l’entreposage portuaire. D’autres entreprises inuites prennent part à l’activité économique du site minier. L’on prévoyait 15 ans d’exploitation minière à Raglan. Au fil du temps, l’on a prolongé les opérations de la mine pour 15 années additionnelles. Cette année, cela fera 25 ans que la mine est exploitée. Cinq autres années d’extraction, si ce n’est pas plus, sont donc à prévoir.

Le complexe minier Raglan regroupe quatre mines, soit la Katinniq, la no 2, la Kikialik et la Qakimajurk. En 2014, la mine Raglan faisait 70 km de long. Selon les chiffres de cette même année, on y extrayait 1,3 million de tonnes de minerai, soit 3,6 tonnes par jour. Le minerai extrait de ces quatre mines est broyé au site de Katinniq. Le concentré nickélifère obtenu est entreposé à Baie Déception. Il est ensuite acheminé par brise-glace jusqu’à Québec, puis par train à la fonderie de Sudbury en Ontario. Le matte de nickel obtenu est ensuite renvoyé par train à Québec, pour ensuite être expédié par bateau à l’affinerie Nikkelverk à Kristiansand en Norvège, affinerie également détenue par la multinationale Glencore. Isolé géographiquement des communautés environnantes du Nunavik, le complexe loge et nourrit les mineurs qui y travaillent. En 2008, 17% des travailleurs de la mine étaient inuits. Le groupe Glencore estime ce pourcentage à 20 aujourd’hui. La mine Raglan renferme 1 200 emplois. Elle contribuerait à hauteur de 630 millions de dollars au PIB de la province.

Glencore, multinationale anglo-suisse, est l’une des plus grandes entreprises mondiales en matière de ressources naturelles. Elle produit et commercialise plus de 60 produits de base. Elle regroupe environ 150 installations dans les secteurs miniers, métallurgiques, pétroliers, gaziers et agricoles. En 2011, Glencore contrôlait environ 60% du marché mondial du zinc, 50% du cuivre, 30% de l'aluminium, 25% du charbon, 45% du plomb, 10% du grain et 3% du pétrole. Glencore a des activités industrielles dans 35 pays à travers le monde pour un total de 145 000 personnes à son emploi. Les consommateurs industriels qu'elle fournit sont dans les secteurs de l'automobile, de l'acier, de la production d'électricité, du pétrole et de la transformation alimentaire.

Glencore est un excellent exemple de monopole impérialiste : elle s’est développée à travers le processus de centralisation du capital et de concentration de la production caractéristique du stade actuel et ultime du capitalisme. L’entreprise débute en 1974 comme société de courtage et de négoce. Au fil des décennies, elle engloutit des compagnies d'extraction et de transformation de ressources naturelles. En fournissant l'ingénierie financière et logistique de même que d'autres services de la chaîne d'approvisionnement, elle fusionne avec les producteurs et les consommateurs. Aujourd’hui, l'on dit qu’elle est l'une des rares sociétés minières monopolistiques capables de fixer les prix plutôt que de les subir. Les principaux actionnaires de Glencore sont parmi les plus prospères courtiers du monde. Ces bandits à cravate possèdent jusqu'à 10% de cette société super-puissante qui a atteint 203,8 milliards de dollars de chiffre d'affaires et 4,97 milliards de dollars de profits en 2021. Par ailleurs, Glencore est au cœur de dizaines et de dizaines de scandales allant de l'expropriation armée à la contamination de l'eau potable, en passant par le pillage, l'évasion fiscale, la spéculation sur la faim et les crises ainsi que le travail des enfants, et ce, aux quatre coins du monde. Autrement dit, rien n'arrête la multinationale dans sa recherche du profit maximal, comme c’est d’ailleurs le cas pour tous les monopoles impérialistes qui dominent la vie économique d’aujourd’hui. Elle concentre tout ce que le mode de production capitaliste a de plus abject à offrir comme perspective à la société : la destruction, la pauvreté et la violence réactionnaire contre les masses.

Bien que les activités économiques contrôlées par les grands monopoles comme Glencore soient absolument indispensables à l’humanité, le but que le capital impérialiste assigne à ces activités n’est pas de satisfaire les besoins du peuple, mais plutôt de concentrer les richesses produites entre quelques mains. Ainsi, au lieu d’améliorer de manière continue l’existence des travailleurs de la mine Raglan et de contribuer à la prospérité générale des Inuits de la région, l’extraction du nickel se trouvant dans le sous-sol du Nunavik sert, sous le contrôle de Glencore, à enrichir des milliardaires suisses tels qu’Ivan Glasenberg, Daniel Maté ou Telis Mistakidis ainsi qu’une panoplie d’autres actionnaires richissimes. Pendant que ces magnats s’en mettent plein les poches, les mineurs voient leurs conditions de travail se détériorer d’année en année. Par ailleurs, la situation des Inuits habitant sur le territoire où se trouvent les ressources minières demeure misérable. En 2015, selon Statistique Canada, le taux de chômage au Nunavik était plus de deux fois plus élevé que dans l’ensemble de la province du Québec : il était de 15,4% au Nunavik comparativement à 7,2% dans l’ensemble du Québec. Le revenu d’emploi médian des particuliers, quant à lui, s’élevait à 21 888$ par année au Nunavik contre 31 263$ dans l’ensemble du Québec. En 2016, toujours selon Statistique Canada, 52% des Inuits du Nunavik vivaient dans des logements surpeuplés. En fait, les conditions sanitaires prévalant dans cette région ne concordent tout simplement pas avec le niveau de développement atteint par la société moderne. En 2015, le Nunavik était classé au 9e rang des endroits dans le monde les plus touchés par la tuberculose, juste après le Bangladesh et les Philippines.

Les Inuits de l’Inuit Nunangat – vaste territoire nordique qui inclut le Nunavik – constituent encore aujourd’hui une nation opprimée au Canada. Puisque la grande bourgeoisie canadienne (y compris la bourgeoisie québécoise) les a empêchés jusqu’ici de développer une économie pleinement épanouie et indépendante, le combat pour leur émancipation nationale est encore à réaliser. Face à cette situation, les travailleurs québécois et inuits de la mine Raglan doivent appuyer l’idée selon laquelle la mine devrait appartenir collectivement à la nation inuite plutôt qu’à une multinationale impérialiste comme Glencore. En même temps, la sous-traitance devrait être abolie afin que tous les travailleurs de la mine sans exception aient le même employeur et soient syndiqués avec les Métallos. Dans un scénario où la mine serait passée sous le contrôle des Inuits, elle devrait donc embaucher, en plus des mineurs québécois, un maximum de prolétaires inuits de la région sans toutefois que ceux-ci ne soient employés par des compagnies sous-traitantes qui contribuent à abaisser les conditions de travail de tous. Ainsi, cela irait à la fois dans le sens des intérêts de la nation inuit et de ceux du prolétariat québécois.

Des nationalisations progressistes de cette nature, bénéficiant à la fois aux peuples autochtones et aux prolétaires non autochtones, seraient mises en œuvre de manière généralisée lors d’une révolution prolétarienne et populaire contre la bourgeoisie impérialiste canadienne. Dans les conditions actuelles, une révolution dirigée par la classe ouvrière, en s’étendant sur les territoires du Nord du pays, conduirait assurément à l’établissement de gouvernements populaires autochtones, voire potentiellement à l’instauration d’une grande république populaire nordique regroupant Inuits, Métis et autres peuples autochtones du Nord. Par nature, de tels gouvernements révolutionnaires autochtones exproprieraient sans indemnités les monopoles impérialistes opérant sur leur territoire et prendraient possession de leurs moyens de production. Cela susciterait évidemment l’hostilité ouverte de la grande bourgeoisie monopoliste, mais les masses seraient mobilisées pour faire face à ses provocations et toutes les mesures révolutionnaires seraient prises pour protéger la nouvelle propriété nationalisée d’une attaque impérialiste armée.

Les nouvelles entreprises publiques autochtones seraient soumises à un contrôle très strict de la part des autorités populaires afin d’assurer des conditions de travail rehaussées. La syndicalisation serait notamment universalisée. Ces mesures démocratiques révolutionnaires permettraient de susciter l’essor économique des Inuits et des peuples du Nord jusqu’à ce que soient réunies les conditions matérielles permettant de passer au pouvoir exclusif du prolétariat et à la mise en œuvre des mesures socialistes assurant le contrôle complet de la classe ouvrière sur la production.

C’est afin de se préparer en vue de cet objectif qu’il faut renforcer dès maintenant la solidarité entre le prolétariat canadien et les nations autochtones dominées. À travers leur alliance révolutionnaire, les prolétaires et les peuples autochtones peuvent vaincre leur ennemi commun : la bourgeoisie monopoliste protégée par l’État impérialiste canadien. En osant affronter le mastodonte hideux Glencore, les mineurs de Raglan contribuent déjà à l’avènement de cette bataille commune à venir. Les prolétaires québécois et inuits ne doivent pas céder à la propagande démagogique des capitalistes qui tentent de les monter les uns contre les autres : les grévistes ont parfaitement raison de lutter pour toutes leurs revendications, tout comme la nation inuite a le droit de se développer économiquement. Un jour, la lutte pour la démocratie populaire et pour le socialisme délogera les monstres capitalistes qui trônent au sommet de l’économie canadienne et du monde entier. Le combat révolutionnaire au Canada visera non seulement à donner le pouvoir aux ouvriers du pays, mais également à renforcer la lutte des travailleurs d’Amérique du Sud, d’Afrique et du Moyen-Orient qui sont actuellement exploités par des sociétés comme Glencore et par l’impérialisme en général.

Photo d'une gare de Novabus

Le 3 juin dernier, les quelque 300 ouvriers de l’usine Novabus de Saint-François-du-Lac au Québec sont entrés en grève générale illimitée.

Collage de Teamsters en grève sur l'usine Molson

Les 420 travailleurs de la nouvelle usine brassicole Molson-Coors située sur la Rive-Sud de Montréal débrayent avec détermination depuis le 20 mars dernier. Ils étaient 320 syndiqués de la section locale 1999 des Teamsters réunis lors d’une assemblée pour voter à 99 % en faveur du déclenchement de la grève cette journée-là, de quoi déstabiliser leur employeur sans scrupule.

L’offre patronale finale contenait une augmentation salariale de seulement 2,25 %. Dans un contexte d’inflation rarement observée auparavant, les travailleurs n’ont pas hésité à rejeter cette offre insultante. Selon le dernier bilan de Statistique Canada, l’inflation en avril 2022 se chiffrait à 6,8 %. Il faut remonter à 1991 pour observer un tel bilan (6,9 %). Et la situation n’a pas fini de s’aggraver pour tous les travailleurs canadiens et de partout dans le monde !

Les ouvriers de Molson ont débuté les négociations à l’automne 2021 en vue de l’échéance de leur convention en décembre de la même année. Depuis lors, l’employeur n’a cessé de menacer ses ouvriers d’un lock-out. Il n’entendait pas satisfaire les 61 points d’exigences des travailleurs contenant des demandes quant aux horaires, aux salaires, aux assurances, au régime de retraite et aux avantages sociaux. Si la liste est longue, c’est que les conditions de travail des ouvriers sont à la dérive depuis la fusion de Molson avec l’américaine Adolph Coors Company en 2005, fusion suivie de l’achat de la Millers Brewing Company en 2016. La société est désormais établie non seulement à Montréal, mais aussi au Colorado et même administrée en partie au Wisconsin. Ces fusions et acquisitions monumentales ont fait passer la Molson Coors Brewing Co. au 5e puis au 3e rang des brasseurs en importance dans le monde en combinant un nombre effarant d’employés et de ventes. La multinationale américano-canadienne roule plus que jamais sur l’or. Les avantages économiques de la fusion pleuvent sur les actionnaires et les hauts fonctionnaires de la compagnie brassicole. Son PDG se voyait verser un salaire de 6,8 millions en 2020 alors que sa directrice des finances empochait une coquette somme de 2,8 millions de dollars. Le 29 juillet 2021, l’on apprenait que le brasseur Molson Coors Beverage enregistrait sa plus importante hausse de revenus depuis 10 ans. Ses profits nets se chiffraient à 483,5 millions de dollars. De 2020 à 2021, les ventes nettes du brasseur sont passées de 9,7 milliards à 10,3, soit une hausse de 6,5 %. Au dernier trimestre, la hausse du chiffre d’affaires de l’entreprise atteignait les 2,6 milliards, soit 14,2 %. L’an passé, l’entreprise a même décidé de quadrupler sa production d’eau pétillante alcoolisée au Canada tellement les affaires sont bonnes. Autrement dit, les coffres du brasseur titanesque sont pleins, sauf quand vient le temps de rehausser les conditions de travail des ouvriers qui produisent cette quantité phénoménale de richesses.

La grogne chez les ouvriers de la Molson-Coors provient aussi de l’annonce de mises à pied qui se dérouleront selon un système permettant de ne pas tenir compte de l’ancienneté. Cette intention des plus inquiétantes est en relation directe avec la fin de la production dans les mythiques installations montréalaises de la rue Notre-Dame Est et la migration de cette production vers une usine à la fine pointe à Saint-Hubert. La construction de cette usine a occasionné un investissement d’environ 500 millions de dollars et le versement de 2 millions à la Ville de Longueuil à titre de compensation environnementale pour s’installer en milieu humide protégé. Contrairement au complexe de Montréal, celui de Longueuil est au carrefour des autoroutes 10, 20 et 30. Il possède également un accès à de l’eau en grande quantité, aux ports, aux services d’Hydro-Québec, aux conduits de gaz naturel et à une usine de traitement des eaux usées. C’est ainsi que l’un des plus grands sites industriels au pays avec ses 108 000 m² de superficie est graduellement démantelé. L’usine de Molson au pied du Pont Jacques-Cartier était en opération depuis 1786. Cela fait de Molson l’entreprise canadienne la plus ancienne après la Compagnie de la Baie d’Hudson. Pour en revenir aux mises à pied, à l’automne dernier, Molson-Coors annonçait l’élimination de 190 postes dans la foulée du déménagement. Une restructuration sur 12-20 mois était à prévoir. Selon le système soumis dans l’offre patronale, les départs se feront par département et non à l’échelle de l’usine. Il est donc à prévoir que des travailleurs en haut de l’échelle salariale seront tristement remerciés bien avant l’âge de la retraite. Il est à noter que l’âge moyen des travailleurs de l’usine oscille entre 40 et 45 ans et le salaire moyen à l’usine est de 66 000 dollars annuellement. Les mises à pied annoncées représentent donc une détérioration considérable des conditions de vie de plusieurs ménages prolétariens de la grande région de Montréal. La nouvelle usine de Longueuil a été inaugurée en 2018. Le déménagement de Montréal à Saint-Hubert a occasionné bien des bouleversements pour les travailleurs et a fragilisé leur lien d’emploi avec la Molson-Coors. Pour pallier la diminution voulue de sa main-d’œuvre, le brasseur mise sur l’automatisation de l’usine brassicole, sur la sous-traitance du lavage de bouteilles, sur l’augmentation de la charge de travail des livreurs (dont plusieurs sont déjà invalidés par des blessures), mais plus encore, sur l’imposition de temps supplémentaire obligatoire et du travail de fin de semaine, une disposition contenue dans l’offre rejetée par les grévistes. Ainsi, le brasseur maximise l’exploitation d’une masse réduite de travailleurs et abaisse sa masse salariale, ruinant la vie d’ouvriers licenciés et accroissant la pénibilité du travail pour les travailleurs restés en poste.

La bataille n’est pas facile pour les travailleurs en grève. Les journalistes pondent des petits entrefilets à propose de tenanciers de bars furieux et larmoyants qui déplorent qu’en période d’achalandage printanier et estival, ils ne parviennent pas à contenter leur clients réclamant une Molson Ex, une Coors Light, une Rickards Red ou encore une Black Label. Ainsi, ils espèrent que les clients pointeront du doigt les grévistes. Qu’à cela ne tienne ! Les ouvriers tiennent le fort devant un géant qui concentre une grande partie de la production de bière pour la prospérité d’une poignée de bourgeois. Cela dit, le syndicat fait face à un ennemi de taille, en partie installé de l’autre côté de la frontière, qui a les moyens de traîner les travailleurs dans la boue. S’ajoutent à ce tableau hideux des briseurs de grève repérés par les travailleurs depuis les premiers jours de débrayage en plus d’une injonction de la cour contre les piquets de grève fermes. La partie n’est pas finie. C’est donc dire que la plus grande solidarité s’impose, d’un bout à l’autre de l’Amérique du Nord !

Dans les mois à venir, le contexte inflationniste hors de l’ordinaire qui génère l’appauvrissement général des travailleurs donnera lieu à des conflits de travail houleux qu’il faudra supporter vivement. Les familles de travailleurs canadiens sont inquiètes. Il devient de plus en plus exigeant d’assurer leur survie. Aussi, les capitalistes n’hésitant pas à user de toutes sortes de stratagèmes pour faire croître leurs profits et ne pas engranger de pertes, les travailleurs se retrouvent face à une incertitude constante quant à la conservation de leur travail. Cela s’ajoute à l’incertitude quant au maintien de leur qualité de vie. Depuis l’automne dernier, la situation est toujours plus intenable de semaine en semaine. La colère monte et gronde. Les capitalistes ne s’aident qu’entre eux et pourrissent la vie des gens ordinaires. Il faut leur résister partout et surtout s’organiser en tant que classe pour les faire tomber.

Ligne d'ouvriers en lock-out devant Bridor

Les 316 ouvriers de l’usine Bridor à Boucherville sont en lock-out depuis le 25 avril dernier. Affiliés à la Fédération du Commerce (FC-CSN), ils s’étaient dotés d’un mandat pour une grève de 72 heures. Le vote, fort de 98 %, visait à stimuler la négociation qui piétinait après une vingtaine de séances à la table des négos depuis avril 2021. Mais voilà qu’une heure après le déclenchement de la levée de travail, l’employeur a riposté sournoisement par un lock-out. Le lendemain, le syndicat faisait adopter la grève générale illimitée dans une proportion de 99 %.

La convention des ouvriers de cette usine de Bridor est échue depuis le 31 décembre 2020. Les travailleurs réclament des hausses de salaire et la réduction de la surcharge de travail se caractérisant par des heures de travail supplémentaires à l’horaire. Le 18 mai dernier, un rassemblement en appui à ces ouvriers de la fabrication et de la transformation de produits alimentaires a eu lieu devant l’entreprise à Boucherville.

Bridor est une entreprise française qui se spécialise dans la fabrication des viennoiseries et des pains surgelés. Elle possède des usines de production en France, au Québec, aux États-Unis, en Chine et en Argentine et exporte ses produits dans plus de 90 pays. Selon l’étude de marché « Global Fresh Baked Products Market 2018–2025 », Bridor est au 15e rang des principaux acteurs du marché mondial des produits de boulangerie « frais » avec, en 2017, un chiffre d’affaires de 625 millions d’euros. Son nom figure aux côtés d’autres géants tels que Krispy Kreme, Dunkin Donuts et Tim Hortons. Bridor est une filiale du Groupe Le Duff qui, depuis les années 1980, a fait l’acquisition de plusieurs enseignes de restaurants, de boulangeries, de cafés et de traiteurs aux États-Unis, en Allemagne, en Corée, au Japon, etc. Le Groupe Le Duff a enregistré un chiffre d’affaires de 2,05 milliards d’euros en 2019 alors qu’il n’était « que » de 600 millions en 2005. 59 % de son activité est industrielle, la balance se situant dans la restauration (1 550 commerces dans une centaine de pays). En tout, le Groupe Le Duff exploite environ 30 000 travailleurs à travers le monde. L’internationalisation de la production Le Duff a débuté à Montréal 1986, mais n’a cessé de prendre de l’expansion depuis. C’est donc dire que la lutte des travailleurs de Boucherville est comme celle entre David et Goliath.

Comme bien des capitalistes, ceux de Bridor cherchent à réduire le nombre de travailleurs qu’ils emploient tout en augmentant la charge de travail des ouvriers restants et en maintenant leurs salaires à un bas niveau. Augmenter la durée pendant laquelle les travailleurs sont exploités, faire produire davantage de plus-value à un nombre plus restreint d’ouvriers, ce sont des mécanismes inhérents au capitalisme lui-même. Pour abolir ces tendances, il faudra transformer entièrement les rapports de production et révolutionner l’économie !

Bâtissons le nouveau parti communiste de la classe ouvrière canadienne