Luttes économiques

Deux trains du CN sur leurs rails

Samedi dernier en matinée, 750 ouvriers de la signalisation et des communications ferroviaires employés par la Compagnie des Chemins de fer nationaux du Canada, le Canadien National (CN), ont entamé une grève d’envergure pan-canadienne afin d’obtenir de meilleures conditions de travail et des augmentations salariales leur permettant de faire face à l’inflation actuelle. Les grévistes sont membres de la Fraternité internationale des ouvriers en électricité (FIOE), un syndicat appartenant au Congrès du travail du Canada et regroupant plus de 750 000 travailleurs en Amérique, dont 1 400 employés canadiens de la signalisation et des communications dans le secteur du transport par rails.

Affectant l’ensemble du réseau ferroviaire du CN à travers le pays, la grève est susceptible de mettre une grande pression sur la bourgeoisie canadienne étant donné l’importance centrale des chemins de fer pour l’ensemble du capitalisme national. Parmi les deux grands monopoles privés qui contrôlent le transport par trains des marchandises au pays, c’est le Canadien National qui est le plus important (l’autre étant le Canadien Pacifique). Possédant le plus long réseau de chemins de fer (soit 31 500 kilomètres de voies ferrées au Canada et aux États-Unis) et le seul réseau transcontinental en Amérique du Nord, le CN transporte annuellement 300 millions de tonnes de marchandises dont la valeur totale s’élève à 250 milliards de dollars. La bourgeoisie canadienne dans son ensemble compte sur la compagnie pour transporter les récoltes, les ressources naturelles (telles que le pétrole, la potasse et le charbon) et les biens manufacturés produits au pays vers les ports ainsi que vers les États-Unis.

En novembre 2019, une grève de 3000 cheminots du CN avait lourdement entravé la circulation des marchandises au Canada, ce qui avait suscité une grande agitation au sein de la classe capitaliste d’un bout à l’autre du pays. Voyant fondre ses profits comme neige au soleil, la bourgeoisie avait même failli faire adopter une loi spéciale par le Parlement pour mettre fin au débrayage, ce qui avait témoigné du rôle primordial joué par les ouvriers du rail dans la production et la réalisation de la plus-value au pays. En raison de son impact économique puissant, la grève des cheminots du CN avait été l’un des événements les plus importants des dernières années dans la lutte des classes au Canada. Or, toutes les grèves dans le secteur du transport par rails des marchandises sont susceptibles de provoquer un conflit d’une intensité similaire.

Pour l’instant, le Canadien National a mis en œuvre un plan de contingence lui permettant de maintenir ses activités en utilisant des superviseurs et des cadres pour assurer une partie des opérations normalement effectuées par les grévistes. Dans un communiqué émis lundi dernier, la compagnie assure que ce plan « lui permet de continuer les activités ferroviaires habituelles en toute sécurité et de servir ses clients, aussi longtemps que nécessaire ». En réalité, il est impossible que le Canadien National soit en mesure d’assurer ses opérations indéfiniment malgré la grève sans qu’il y ait un impact important sur le transport des marchandises, à moins que des risques majeurs ne soient pris. En effet, les 750 travailleurs en grève effectuent normalement un grand nombre de tâches cruciales que les cadres de la compagnie ne peuvent tout simplement pas accomplir intégralement. Les travailleurs inspectent, vérifient, montent, installent, démontent, restaurent, révisent, ajustent, câblent et calibrent tout l’équipement et les composants électriques et électroniques du réseau ferroviaire d’un bout à l’autre du pays. Leur rôle est essentiel pour empêcher les déraillements de trains et les accidents graves. Une de leurs fonctions les plus importantes est de veiller au bon fonctionnement de toutes les traverses de chemin de fer au Canada afin d’assurer la sécurité de la population.

Autrement dit, en annonçant que ses activités seront maintenues au niveau habituel « aussi longtemps que nécessaire », la compagnie annonce ni plus ni moins qu’elle entend faire courir de graves dangers à ses travailleurs et aux masses populaires en général. Et ces dangers sont loin d’être une abstraction, comme le savent trop bien les ouvriers du Canadien National et du Canadien Pacifique. En effet, en raison de la négligence criminelle des monopoles du rail qui, pour augmenter leur taux de profit, sont prêts à tout pour réduire leurs dépenses en mesures de sécurité, en entretien et en main d’œuvre, les accidents ferroviaires sont très fréquents au pays, malgré que l’on en entend peu parler dans les grands médias bourgeois. En 2019, il y a eu 1245 accidents ferroviaires au pays, dont 694 déraillements, selon un rapport de la vérificatrice générale du Canada publié en 2021. Parmi ces événements, le déraillement d’un train du Canadien Pacifique le 4 février 2019 en Colombie-Britannique a causé la mort de trois membres de son équipage. C’est d’ailleurs en grande partie pour lutter contre les conditions de travail dangereuses imposées par les capitalistes du CN que les 3000 cheminots de la compagnie avaient fait la grève en 2019.

Pour supprimer les causes profondes du manque de sécurité dans le secteur du transport ferroviaire, ce sont les monopoles privés eux-mêmes qu’il faudra supprimer en mettant leurs activités sous le contrôle public d’un État ouvrier. En effet, c’est la propriété privée des moyens de production qui pousse les compagnies à la négligence criminelle. Bref, que le CN soit prêt à faire rouler ses trains dans des conditions dangereuses pour empêcher la grève actuelle d’affecter ses profits n’a rien d’étonnant.

Quoi qu’il en soit, la grève risque tout de même de provoquer un ralentissement important du transport des marchandises qui affectera l’ensemble de la bourgeoisie canadienne. C’est une bonne nouvelle pour les grévistes, car cela signifie qu’ils ont un puissant rapport de force pour obtenir les augmentations salariales qu’ils demandent. C’est également une bonne nouvelle pour la classe ouvrière dans son ensemble, laquelle subit présentement un assaut économique général de la bourgeoisie consistant à faire baisser les revenus des travailleurs grâce à l’inflation. En ce moment, toutes les grèves visant à hausser les salaires s’inscrivent dans la résistance plus large du prolétariat international contre cette augmentation accélérée du coût de la vie provoquée par les capitalistes pour s’enrichir davantage. En particulier, la grève des travailleurs du CN a le potentiel de devenir un puissant coup porté à la classe dominante canadienne dans la lutte des travailleurs du pays contre l’inflation étant donné sa portée nationale et l’impact élevé qu’elle peut avoir sur les profits capitalistes. Tous les ouvriers du pays doivent l’appuyer et s’en inspirer.

Avec raison, les 750 travailleurs des communications et de la signalisation du CN ont refusé une offre patronale qui contenait une augmentation salariale de seulement 10% étalée sur trois ans. Dans le contexte économique actuel, cette offre était tout simplement une insulte aux travailleurs. En effet, selon les dernières données révélées par Statistique Canada, l’indice des prix à la consommation a augmenté de 7,7% d’une année à l’autre au mois de mai, soit la plus forte augmentation enregistrée depuis quatre décennies. En ce qui concerne les denrées alimentaires, les prix ont même augmenté de 9,7%. L’essence, quant à elle, a subi une hausse colossale de 48%. En réalité, les hausses sont probablement plus importantes encore, puisque Statistique Canada a tendance à sous-estimer l’inflation. Pendant ce temps, les salaires horaires moyens au pays ont augmenté de seulement 3,9%, soit environ la moitié de l’inflation actuelle.

Prenant les moyens nécessaires pour que leur salaire ne s’effondre pas de cette façon, les 750 travailleurs du CN membres du FIOE n’ont pas hésité à déclencher la grève en faisant valoir leur droit élémentaire à vivre correctement et à ne pas s’appauvrir. Comme l’a déclaré Chris Nadon, président du local 2052 du syndicat qui représente 72 travailleurs de Toronto à Armstrong : « Avec l’inflation, on veut s’assurer de pouvoir rester dans la classe moyenne, et de pouvoir offrir de bonnes conditions à la nouvelle génération de travailleurs. » Or, pour empêcher les salaires de chuter, il faut empêcher la bourgeoisie de hausser ses profits en la forçant à remettre aux ouvriers une plus grande partie de la valeur qu’ils génèrent par leur travail.

Principalement causée par la création excessive de monnaie effectuée depuis 2020 pour financer l’endettement démesuré des États bourgeois et pour subventionner les grands capitalistes dont les profits montent actuellement en flèche, l’inflation est par ailleurs alimentée depuis quelques mois par la guerre impérialiste en Europe de l’Est, laquelle, outre le fait qu’elle perturbe les chaînes d’approvisionnement, est liée à une course aux armements généralisée qui entraîne de nouvelles dépenses étatiques importantes (sans parler des sanctions économiques injustes contre la Russie qui sèment le chaos dans l’économie mondiale). Par conséquent, la hausse des prix des marchandises à laquelle on assiste présentement (ainsi que son corollaire, soit l’accroissement des revenus du capital) n’est pas sur le point de s’arrêter et elle amènera de plus en plus de prolétaires dans le monde à se soulever contre les classes dominantes.

La grève des travailleurs du CN résonne d’ailleurs avec la grève historique des cheminots britanniques qui se déroule présentement au Royaume-Uni. Plus de 50 000 travailleurs des chemins de fer sont en grève ce mardi, ce jeudi et ce samedi, notamment pour obtenir des hausses salariales leur permettant de résister à l’inflation, mais aussi pour contrer la dégradation de leurs conditions de travail et pour faire annuler des milliers de licenciements prévus par les capitalistes. Il s’agit de la plus grosse grève du rail depuis 30 ans dans le pays. Plus encore, elle pourrait marquer le début de ce que les syndicats appellent « l’été du mécontentement » et s’étendre à d’autres modes de transport, voire à d’autres secteurs comme l’enseignement, la santé et la poste. Devant un mouvement d’une telle ampleur ayant pris racine dans un secteur central de l’économie, la grande bourgeoisie britannique est évidemment prise de panique. Le ministre des Transports, Grant Shapps, a par exemple déclaré que la grève « va apporter souffrance et chaos à des millions d’usagers ».

En vérité, c’est le capitalisme qui apporte souffrance et chaos à des milliards de travailleurs dans le monde. En appauvrissant les masses et en s’attaquant à leurs conditions de vie, la bourgeoisie génère inévitablement la résistance du prolétariat international. Tôt ou tard, la bourgeoisie sera renversée par la révolution prolétarienne et son régime économique injuste sera jeté aux poubelles de l’histoire. Les ouvriers des secteurs névralgiques de la production capitaliste, comme ceux du transport ferroviaire, auront un rôle de premier plan à jouer dans cette grande bataille pour déloger les capitalistes du pouvoir et pour permettre à la classe ouvrière de prendre le contrôle de la production.

Fioles de liquide rouge sur une chaine de production

Depuis le 25 mai dernier, les 227 ouvriers de l’usine Delpharm située à Boucherville au Québec sont en grève.

Ils luttent avec détermination contre un employeur sans scrupules, notamment pour l’empêcher de faire baisser leur salaire réel et d’allonger leur semaine de travail. L’entreprise pharmaceutique française Delpharm, qui vient tout juste d’acheter l’usine où ils travaillent, se montre intransigeante. Pour l’instant, la situation semble paralysée, mais les ouvriers ne se laissent pas décourager pour autant et n’entendent pas abandonner leurs revendications légitimes.

Parmi les ouvriers de cette usine de produits injectables stériles, environ la moitié sont des « opérateurs stériles » ou des « opérateurs au conditionnement ». Les autres sont des apprêteurs, des employés d’entretien, des manutentionnaires ainsi que des mécaniciens et des électro-mécaniciens. Tous sont membres de la section locale 1999 du syndicat des Teamsters. Lors d’une assemblée générale tenue le 19 mars dernier, les syndiqués avaient rejeté à 99,4% les offres patronales et avaient voté à 97% en faveur d’un mandat de grève. La vingtaine de rencontres tenues depuis le début des négociations en juin 2021 avaient mené à une impasse et il était alors devenu nécessaire d’intensifier les moyens de pression. En avril, une demande de conciliation avait été déposée au ministère du Travail par le syndicat, mais cela n’avait donné aucun résultat. Devant l’inaction des capitalistes et leur refus de satisfaire les demandes justifiées des travailleurs, le déclenchement de la grève était rendu inévitable.

Comme c’est le cas dans bien des entreprises en ce moment, les ouvriers de Delpharm cherchent à obtenir une augmentation salariale dont le taux annuel leur permettrait de faire face à l’inflation galopante actuelle. Tel que l’a déclaré Michel Héroux, président de la Section locale 1999 des Teamsters : « Au Québec, l’augmentation des denrées atteignait près de 10% en avril. L’essence, ainsi que d’autres produits essentiels, augmente tout aussi rapidement. Les travailleurs et les travailleuses ne veulent pas perdre leur pouvoir d’achat, alors ils agissent en conséquence. » La hausse généralisée du prix des marchandises est provoquée par la bourgeoisie pour faire retomber ses propres dépenses sur le dos des masses populaires et pour couper les salaires réels des ouvriers. Ce n’est que par la grève que la classe ouvrière peut y résister efficacement et les travailleurs de Delpharm l’ont très bien compris.

Outre leurs revendications salariales, les syndiqués luttent pour conserver leur horaire de travail actuel. Présentement, tous les ouvriers font des semaines de 37,5 heures. Or, afin d’accroître la quantité de plus-value qu’ils retirent par ouvrier, les capitalistes veulent obliger une partie d’entre eux à travailler 40 heures par semaine. Aussi, les syndiqués luttent pour obtenir un meilleur régime de fonds de pension. Alors que l’employeur offre un montant fixe par heure travaillée, les ouvriers cherchent à obtenir un montant correspondant à un pourcentage de leurs gains monétaires (y compris le salaire gagné pendant les heures supplémentaires), ce qui est plus avantageux. Les travailleurs luttent également pour que soit amélioré le système d’attribution des postes en vigueur dans l’usine, système injuste qui ne respecte pas l’ancienneté en plus d’être complètement chaotique. Finalement, les syndiqués cherchent à obtenir un meilleur régime d’assurance collective, le régime actuel contrôlé par l’employeur étant trop dispendieux et n’offrant pas une bonne protection aux travailleurs.

Ces revendications pourraient être satisfaites facilement avec tout l’argent qu’accaparent les capitalistes de Delpharm. L’entreprise française, qui a acheté l’usine de Sandoz Canada (une filiale du géant pharmaceutique suisse Novartis) le 1er mars dernier, réalise un chiffre d’affaires annuel de 950 millions d’euros. La compagnie, qui embauche 6 000 travailleurs, possède maintenant 17 usines en Europe et deux au Québec (soit à Boucherville et à Pointe-Claire). Son directeur général et son principal actionnaire, Sébastien Aguettant, détient une fortune personnelle de 600 millions d’euros, ce qui le place au 167e rang des plus grandes fortunes de France. Les affaires de ce bandit vont tellement bien que ses avoirs, qui totalisaient « seulement » 320 millions d’euros en 2019, ont presque doublé depuis le début de la pandémie (laquelle, on le sait, s’est avérée fort lucrative pour de nombreux capitalistes du secteur pharmaceutique n’ayant pas hésité à profiter directement de cette catastrophe humanitaire pour s’en mettre plein les poches).

Comme tout bon capitaliste, c’est évidemment pour faire encore plus d’argent gratuitement sur le dos des travailleurs que Sébastien Aguettant a acheté l’usine de Boucherville. Dans le régime économique actuel, les moyens de production sont détenus par des bourgeois improductifs comme lui qui ne cherchent qu’à réaliser le maximum de profits. À la merci des transactions privées qui se déroulent au-dessus d’eux, les ouvriers qui font tout le travail n’ont aucun pouvoir réel sur les conditions dans lesquelles ils produisent ainsi que sur les résultats de leur propre activité. La lutte syndicale est pour eux le seul moyen de forcer le capital à faire quelques concessions. À l’usine Delpharm de Boucherville, la situation se dégrade d’ailleurs depuis un bon moment déjà. Un ouvrier en poste depuis plus de 30 ans a affirmé à Cause ouvrière qu’il voyait les conditions de travail se détériorer d’année en année. Pour lui, la grève actuelle est un « mal nécessaire » pour empêcher la situation d’empirer encore plus.

Le vendredi 10 juin, après un peu plus de deux semaines de débrayage, une entente de principe avait été signée, mais elle devait encore être approuvée par les membres. Or, le lundi 13 juin, l’entente a été rejetée à 66% lors d’une assemblée syndicale à laquelle environ 200 ouvriers sur 227 ont participé. À la fin de la semaine, les capitalistes n’avaient toujours pas donné signe de vie et la grève se poursuivait. Il faut savoir que depuis l’achat de l’usine de Sandoz Canada par Delpharm, le processus de négociations s’est alourdi considérablement, le syndicat devant désormais négocier avec un comité non décisionnel jouant le rôle d’intermédiaire. Notamment, il est devenu difficile pour les représentants syndicaux d’obtenir des dates de négociation. Lors d’un entretien avec Cause ouvrière, Éric-François Cassista, le représentant en chef du syndicat des travailleurs de l’usine, a souligné que la situation actuelle contraste avec le conflit de travail qui avait marqué la négociation de la dernière convention collective il y a six ans. En effet, en juin 2016, le conflit avait pris la forme d’une grève de 24 heures suivie d’un lock-out de quelques jours seulement. Mais cette fois-ci, les capitalistes font preuve d’inertie et le bras de fer se prolonge. Or, si les capitalistes s’entêtent à ne pas vouloir donner aux travailleurs ce qu’ils réclament à juste titre, ils pourraient être responsables d’une situation difficile dans les hôpitaux canadiens et américains.

En effet, l’usine Delpharm de Boucherville est la plus grande installation de produits injectables au Canada et elle approvisionne 80% des hôpitaux du pays en produits essentiels à la santé des patients. Les travailleurs de l’usine produisent de la morphine, de l’hydromorphone, du fentanyl, des solutions administrées aux nouveau-nés prématurés et un grand nombre d’autres médicaments injectables utilisés dans les blocs opératoires et aux soins intensifs partout au Canada ainsi qu’aux États-Unis. Il y a dix ans, des problèmes de production, entre autres causés par un incendie, avaient entraîné des difficultés d’approvisionnement dans le réseau de la santé. Or, une pénurie similaire pourrait survenir si la grève se prolonge encore pendant plusieurs semaines. Si jamais une telle situation survient, ce sont les capitalistes – et eux seuls – qui devront être pointés du doigt. Comme l’avait déclaré Michel Héroux avant le début du conflit : « Bien que nos membres soient conscients de l’importance de leur travail, un éventuel débrayage pourrait avoir des répercussions sur de très nombreux patients et patientes partout au Canada. L’employeur aurait intérêt à entreprendre le processus de conciliation avec ouverture d’esprit, autrement il portera seul la responsabilité d’un conflit de travail. »

Considérant leur fonction indispensable et leur responsabilité immense, les ouvriers de l’usine Delpharm méritent beaucoup mieux que ce que les capitalistes leur offrent. Constamment sous pression, ils travaillent dans un environnement où tout est hautement contrôlé et ils n’ont absolument pas le droit à l’erreur. En effet, il en va de la santé des patients à qui l’on administre les médicaments qu’ils fabriquent. Durant le confinement au début de la pandémie, les ouvriers de l’usine avaient été classés parmi les « travailleurs essentiels » et avaient été obligés de demeurer en poste. Depuis le début, ils jouent un rôle crucial dans l’approvisionnement du réseau hospitalier. Or, en guise de seule récompense pour leurs sacrifices, les travailleurs de l’usine de Boucherville ont reçu un montant unique imposable de 700$. En fait, la reconnaissance que la bourgeoisie feignait de manifester envers les « travailleurs essentiels » dans les premiers mois de la pandémie s’est bien vite estompée. Comme l’a affirmé Jean-François Pelletier, secrétaire-archiviste de la Section locale 1999 et permanent syndical responsable du dossier : « Nos membres chez Delpharm ont été considérés comme des travailleuses et des travailleurs essentiels durant les premières vagues de la pandémie, mais lorsqu’ils veulent améliorer leurs conditions de travail, ils sont soudainement moins importants. Leur dévouement et leurs sacrifices doivent être récompensés dans un contexte d’explosion de l’inflation. »

C’est l’ensemble de la classe ouvrière qui mériterait d’avoir de meilleures conditions de vie au lieu de se voir attaquer et appauvrir par la bourgeoisie comme c’est présentement le cas. D’ailleurs, les ouvriers qui font la grève sont conscients que l’enjeu de la lutte qu’ils mènent dépasse le cadre de leur propre milieu de travail. Face à la dégradation globale de la situation du prolétariat, une travailleuse colombienne rencontrée par Cause ouvrière sur la ligne de piquetage à l’usine Delpharm a par exemple affirmé être inquiète pour l’avenir de ses enfants, qui seront affectés encore plus qu’elle-même par la paupérisation capitaliste. Elle qui était venue s’installer au Canada dans l’espoir de leur offrir de meilleures conditions de vie, elle constate aujourd’hui que la situation économique d’ici commence de plus en plus à s’approcher de ce qui se passait dans son pays d’origine, un pays pauvre soumis au pillage impérialiste.

C’est d’ailleurs parce qu’elle est consciente des conséquences du capitalisme que cette travailleuse s’est montrée agréablement surprise en constatant qu’il y avait des militants communistes actifs au pays. Elle n’était pas la seule : plusieurs ouvriers rencontrés par Cause ouvrière sur la ligne de piquetage de l’usine Delpharm ont déclaré spontanément et avec beaucoup d’enthousiasme qu’ils étaient favorables au communisme. L’un d’entre eux, un ouvrier algérien qui a lui-même été militant communiste dans son pays d’origine, a affirmé qu’il était persuadé que beaucoup de travailleurs éparpillés d’une usine à l’autre partagent les mêmes idées que lui, et que la formation d’un parti communiste servait justement à rassembler ces travailleurs isolés les uns des autres. C’est précisément l’objectif que visent les militants de l’Avant-garde communiste du Canada : construire un parti prolétarien qui regroupera les ouvriers les plus déterminés à faire la révolution pour abattre le système capitaliste actuel. Les grèves qui éclatent un peu partout, comme la grève à l’usine Delpharm de Boucherville, servent à établir un rapport de force économique entre le prolétariat et la bourgeoisie, et ainsi à retarder dans l’immédiat la détérioration de la situation matérielle des masses. En plus de ces luttes syndicales nécessaires, il faut mener une lutte politique visant à renverser le pouvoir bourgeois et à instaurer le socialisme – seul moyen de supprimer l’exploitation et de mettre fin à l’appauvrissement permanent du prolétariat.

Photo grand angle d'une mine

La spectaculaire grève générale illimitée des 630 travailleurs de la mine de nickel Raglan a été déclenchée le 27 mai dernier, ce qui a suspendu l’activité de l’entreprise minière Glencore au Nunavik et donné lieu à une démobilisation du site. Le mandat de grève que les mineurs s’étaient donné était très fort, soit de 97,5% lorsque l’on combinait toutes les assemblées de la section locale 9449 du Syndicat des Métallos affilié à la FTQ. Ces assemblées se sont tenues à Raglan, Rouyn-Noranda (200 ouvriers viennent de l’Abitibi-Témiscamingue), Mont-Joli, Bonaventure, Gaspé, Québec et Laval. Les travailleurs sont très clairement unis derrière leurs revendications, et ce, malgré le fait que l’employeur ait tenté de les diviser dans les dernières semaines.

Les mineurs dénoncent principalement le recours abondant et éhonté à la sous-traitance. Ainsi, la minière Glencore transige de moins en moins avec des travailleurs syndiqués et se plaît à donner de moins bonnes conditions de travail à une proportion plus importante de sa main-d’œuvre. Parfois même, les Métallos constatent qu’il y a plus d’employés d’entreprises sous-traitantes que d’ouvriers syndiqués sur le site minier. Ainsi, par exemple, des prolétaires inuits à la solde de la compagnie Nuvumiut de Saluit se voient travailler dans le complexe minier sans protection syndicale. Glencore soutient d’ailleurs que la grève des mineurs affiliés aux Métallos ferait perdre deux millions de dollars par semaine aux entreprises inuites habituellement présentes sur le site minier. La compagnie affirme de manière démagogique que le recours à la sous-traitance découle d’une entente signée avec les communautés inuites et que le syndicat aurait donc tort de s’y opposer. En vérité, comme nous le verrons plus loin, le statu quo n’est dans l’intérêt ni des travailleurs de la mine, ni de la nation inuite que la multinationale prétend faussement défendre. Le directeur général de Nuvumiut, Don Cameron, affirme quant à lui que la grève pourrait causer la faillite de plusieurs entreprises locales si elle se prolongeait. Pour l’instant, les travailleurs vulnérables sont licenciés. De son côté, Glencore n’est pas en reste, puisqu’elle a mis en place un plan d’approvisionnement alternatif du nickel qui lui permettra de poursuivre quelques activités malgré la grève.

En plus de s’opposer à la sous-traitance, plusieurs travailleurs de la mine dénoncent les horaires de travail. En navettage, il n’est pas rare qu’ils passent 21 jours sur le site minier à travailler 11 heures par jour 7 jours sur 7. La pression règne pour que les mineurs se plient à du temps supplémentaire et ils ont du mal à se voir accorder une véritable heure de dîner. C’est sans compter que les grévistes veulent défendre ou revoir à la hausse leurs conditions de vie au camp minier qui se détériorent d’année en année, ainsi que leurs autres conditions de travail, leurs salaires et leurs vacances. Ils luttent également pour obtenir un plus grand respect de l’employeur envers eux, respect qui fait largement défaut en ce moment.

La grève prenant place dans un milieu isolé, les Métallos doivent faire preuve d’imagination en organisant du piquetage à Montréal où l’avion en provenance de Raglan atterrit, au siège social de la compagnie situé à Laval de même qu’à l’aéroport de Rouyn-Noranda où plusieurs travailleurs habitent avec leurs familles.

La mine Raglan est située à Katinniq, entre les villages de Salluit et de Kangiqsujuaq. Elle se trouve à 100 mètres de la baie Déception, dans la péninsule d’Ungava. Elle a été creusée en 1997 par la minière canadienne Falconbridge qui l’a détenue et exploitée jusqu’en 2006, date à laquelle la minière suisse Xstrata s’est portée acquéreuse de Falconbridge. Aujourd’hui, c’est la minière Glencore qui en est la détentrice, et ce, depuis 2013, date à laquelle Xstrata a fusionné avec l’entreprise suisse de courtage Glencore.

Bien que l’exploration minière en Arctique québécois ait débuté en 1930, cette activité a connu une accélération en 1975 dans la foulée de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois, accord autorisant le gouvernement du Québec à développer les ressources minérales du Nord tout en l’obligeant à négocier avec les communautés autochtones ayant des droits ancestraux. Vingt ans plus tard, après trois ans de négociations entre des partenaires inuits du Nunavik et Falconbridge, l’Accord de Raglan a été signé en 1995 : des droits et des titres sur le sol nordique et sur le territoire au large des côtes de la baie Déception étaient réclamés au gouvernement Canadien par les Inuits. Il s’agissait de la première entente sur les répercussions et les avantages (ERA) signée directement entre une compagnie minière et une communauté autochtone dans l’histoire du Canada. La mise en chantier de la mine a immédiatement suivi la signature de l’entente historique; sa mise en opération a été annoncée deux ans plus tard. Aujourd’hui, par exemple, c’est l’entreprise inuite Transport Katinniq qui assure le transit du minerai jusqu’à l’entreposage portuaire. D’autres entreprises inuites prennent part à l’activité économique du site minier. L’on prévoyait 15 ans d’exploitation minière à Raglan. Au fil du temps, l’on a prolongé les opérations de la mine pour 15 années additionnelles. Cette année, cela fera 25 ans que la mine est exploitée. Cinq autres années d’extraction, si ce n’est pas plus, sont donc à prévoir.

Le complexe minier Raglan regroupe quatre mines, soit la Katinniq, la no 2, la Kikialik et la Qakimajurk. En 2014, la mine Raglan faisait 70 km de long. Selon les chiffres de cette même année, on y extrayait 1,3 million de tonnes de minerai, soit 3,6 tonnes par jour. Le minerai extrait de ces quatre mines est broyé au site de Katinniq. Le concentré nickélifère obtenu est entreposé à Baie Déception. Il est ensuite acheminé par brise-glace jusqu’à Québec, puis par train à la fonderie de Sudbury en Ontario. Le matte de nickel obtenu est ensuite renvoyé par train à Québec, pour ensuite être expédié par bateau à l’affinerie Nikkelverk à Kristiansand en Norvège, affinerie également détenue par la multinationale Glencore. Isolé géographiquement des communautés environnantes du Nunavik, le complexe loge et nourrit les mineurs qui y travaillent. En 2008, 17% des travailleurs de la mine étaient inuits. Le groupe Glencore estime ce pourcentage à 20 aujourd’hui. La mine Raglan renferme 1 200 emplois. Elle contribuerait à hauteur de 630 millions de dollars au PIB de la province.

Glencore, multinationale anglo-suisse, est l’une des plus grandes entreprises mondiales en matière de ressources naturelles. Elle produit et commercialise plus de 60 produits de base. Elle regroupe environ 150 installations dans les secteurs miniers, métallurgiques, pétroliers, gaziers et agricoles. En 2011, Glencore contrôlait environ 60% du marché mondial du zinc, 50% du cuivre, 30% de l'aluminium, 25% du charbon, 45% du plomb, 10% du grain et 3% du pétrole. Glencore a des activités industrielles dans 35 pays à travers le monde pour un total de 145 000 personnes à son emploi. Les consommateurs industriels qu'elle fournit sont dans les secteurs de l'automobile, de l'acier, de la production d'électricité, du pétrole et de la transformation alimentaire.

Glencore est un excellent exemple de monopole impérialiste : elle s’est développée à travers le processus de centralisation du capital et de concentration de la production caractéristique du stade actuel et ultime du capitalisme. L’entreprise débute en 1974 comme société de courtage et de négoce. Au fil des décennies, elle engloutit des compagnies d'extraction et de transformation de ressources naturelles. En fournissant l'ingénierie financière et logistique de même que d'autres services de la chaîne d'approvisionnement, elle fusionne avec les producteurs et les consommateurs. Aujourd’hui, l'on dit qu’elle est l'une des rares sociétés minières monopolistiques capables de fixer les prix plutôt que de les subir. Les principaux actionnaires de Glencore sont parmi les plus prospères courtiers du monde. Ces bandits à cravate possèdent jusqu'à 10% de cette société super-puissante qui a atteint 203,8 milliards de dollars de chiffre d'affaires et 4,97 milliards de dollars de profits en 2021. Par ailleurs, Glencore est au cœur de dizaines et de dizaines de scandales allant de l'expropriation armée à la contamination de l'eau potable, en passant par le pillage, l'évasion fiscale, la spéculation sur la faim et les crises ainsi que le travail des enfants, et ce, aux quatre coins du monde. Autrement dit, rien n'arrête la multinationale dans sa recherche du profit maximal, comme c’est d’ailleurs le cas pour tous les monopoles impérialistes qui dominent la vie économique d’aujourd’hui. Elle concentre tout ce que le mode de production capitaliste a de plus abject à offrir comme perspective à la société : la destruction, la pauvreté et la violence réactionnaire contre les masses.

Bien que les activités économiques contrôlées par les grands monopoles comme Glencore soient absolument indispensables à l’humanité, le but que le capital impérialiste assigne à ces activités n’est pas de satisfaire les besoins du peuple, mais plutôt de concentrer les richesses produites entre quelques mains. Ainsi, au lieu d’améliorer de manière continue l’existence des travailleurs de la mine Raglan et de contribuer à la prospérité générale des Inuits de la région, l’extraction du nickel se trouvant dans le sous-sol du Nunavik sert, sous le contrôle de Glencore, à enrichir des milliardaires suisses tels qu’Ivan Glasenberg, Daniel Maté ou Telis Mistakidis ainsi qu’une panoplie d’autres actionnaires richissimes. Pendant que ces magnats s’en mettent plein les poches, les mineurs voient leurs conditions de travail se détériorer d’année en année. Par ailleurs, la situation des Inuits habitant sur le territoire où se trouvent les ressources minières demeure misérable. En 2015, selon Statistique Canada, le taux de chômage au Nunavik était plus de deux fois plus élevé que dans l’ensemble de la province du Québec : il était de 15,4% au Nunavik comparativement à 7,2% dans l’ensemble du Québec. Le revenu d’emploi médian des particuliers, quant à lui, s’élevait à 21 888$ par année au Nunavik contre 31 263$ dans l’ensemble du Québec. En 2016, toujours selon Statistique Canada, 52% des Inuits du Nunavik vivaient dans des logements surpeuplés. En fait, les conditions sanitaires prévalant dans cette région ne concordent tout simplement pas avec le niveau de développement atteint par la société moderne. En 2015, le Nunavik était classé au 9e rang des endroits dans le monde les plus touchés par la tuberculose, juste après le Bangladesh et les Philippines.

Les Inuits de l’Inuit Nunangat – vaste territoire nordique qui inclut le Nunavik – constituent encore aujourd’hui une nation opprimée au Canada. Puisque la grande bourgeoisie canadienne (y compris la bourgeoisie québécoise) les a empêchés jusqu’ici de développer une économie pleinement épanouie et indépendante, le combat pour leur émancipation nationale est encore à réaliser. Face à cette situation, les travailleurs québécois et inuits de la mine Raglan doivent appuyer l’idée selon laquelle la mine devrait appartenir collectivement à la nation inuite plutôt qu’à une multinationale impérialiste comme Glencore. En même temps, la sous-traitance devrait être abolie afin que tous les travailleurs de la mine sans exception aient le même employeur et soient syndiqués avec les Métallos. Dans un scénario où la mine serait passée sous le contrôle des Inuits, elle devrait donc embaucher, en plus des mineurs québécois, un maximum de prolétaires inuits de la région sans toutefois que ceux-ci ne soient employés par des compagnies sous-traitantes qui contribuent à abaisser les conditions de travail de tous. Ainsi, cela irait à la fois dans le sens des intérêts de la nation inuit et de ceux du prolétariat québécois.

Des nationalisations progressistes de cette nature, bénéficiant à la fois aux peuples autochtones et aux prolétaires non autochtones, seraient mises en œuvre de manière généralisée lors d’une révolution prolétarienne et populaire contre la bourgeoisie impérialiste canadienne. Dans les conditions actuelles, une révolution dirigée par la classe ouvrière, en s’étendant sur les territoires du Nord du pays, conduirait assurément à l’établissement de gouvernements populaires autochtones, voire potentiellement à l’instauration d’une grande république populaire nordique regroupant Inuits, Métis et autres peuples autochtones du Nord. Par nature, de tels gouvernements révolutionnaires autochtones exproprieraient sans indemnités les monopoles impérialistes opérant sur leur territoire et prendraient possession de leurs moyens de production. Cela susciterait évidemment l’hostilité ouverte de la grande bourgeoisie monopoliste, mais les masses seraient mobilisées pour faire face à ses provocations et toutes les mesures révolutionnaires seraient prises pour protéger la nouvelle propriété nationalisée d’une attaque impérialiste armée.

Les nouvelles entreprises publiques autochtones seraient soumises à un contrôle très strict de la part des autorités populaires afin d’assurer des conditions de travail rehaussées. La syndicalisation serait notamment universalisée. Ces mesures démocratiques révolutionnaires permettraient de susciter l’essor économique des Inuits et des peuples du Nord jusqu’à ce que soient réunies les conditions matérielles permettant de passer au pouvoir exclusif du prolétariat et à la mise en œuvre des mesures socialistes assurant le contrôle complet de la classe ouvrière sur la production.

C’est afin de se préparer en vue de cet objectif qu’il faut renforcer dès maintenant la solidarité entre le prolétariat canadien et les nations autochtones dominées. À travers leur alliance révolutionnaire, les prolétaires et les peuples autochtones peuvent vaincre leur ennemi commun : la bourgeoisie monopoliste protégée par l’État impérialiste canadien. En osant affronter le mastodonte hideux Glencore, les mineurs de Raglan contribuent déjà à l’avènement de cette bataille commune à venir. Les prolétaires québécois et inuits ne doivent pas céder à la propagande démagogique des capitalistes qui tentent de les monter les uns contre les autres : les grévistes ont parfaitement raison de lutter pour toutes leurs revendications, tout comme la nation inuite a le droit de se développer économiquement. Un jour, la lutte pour la démocratie populaire et pour le socialisme délogera les monstres capitalistes qui trônent au sommet de l’économie canadienne et du monde entier. Le combat révolutionnaire au Canada visera non seulement à donner le pouvoir aux ouvriers du pays, mais également à renforcer la lutte des travailleurs d’Amérique du Sud, d’Afrique et du Moyen-Orient qui sont actuellement exploités par des sociétés comme Glencore et par l’impérialisme en général.

Photo d'une gare de Novabus

Le 3 juin dernier, les quelque 300 ouvriers de l’usine Novabus de Saint-François-du-Lac au Québec sont entrés en grève générale illimitée.

Collage de Teamsters en grève sur l'usine Molson

Les 420 travailleurs de la nouvelle usine brassicole Molson-Coors située sur la Rive-Sud de Montréal débrayent avec détermination depuis le 20 mars dernier. Ils étaient 320 syndiqués de la section locale 1999 des Teamsters réunis lors d’une assemblée pour voter à 99 % en faveur du déclenchement de la grève cette journée-là, de quoi déstabiliser leur employeur sans scrupule.

L’offre patronale finale contenait une augmentation salariale de seulement 2,25 %. Dans un contexte d’inflation rarement observée auparavant, les travailleurs n’ont pas hésité à rejeter cette offre insultante. Selon le dernier bilan de Statistique Canada, l’inflation en avril 2022 se chiffrait à 6,8 %. Il faut remonter à 1991 pour observer un tel bilan (6,9 %). Et la situation n’a pas fini de s’aggraver pour tous les travailleurs canadiens et de partout dans le monde !

Les ouvriers de Molson ont débuté les négociations à l’automne 2021 en vue de l’échéance de leur convention en décembre de la même année. Depuis lors, l’employeur n’a cessé de menacer ses ouvriers d’un lock-out. Il n’entendait pas satisfaire les 61 points d’exigences des travailleurs contenant des demandes quant aux horaires, aux salaires, aux assurances, au régime de retraite et aux avantages sociaux. Si la liste est longue, c’est que les conditions de travail des ouvriers sont à la dérive depuis la fusion de Molson avec l’américaine Adolph Coors Company en 2005, fusion suivie de l’achat de la Millers Brewing Company en 2016. La société est désormais établie non seulement à Montréal, mais aussi au Colorado et même administrée en partie au Wisconsin. Ces fusions et acquisitions monumentales ont fait passer la Molson Coors Brewing Co. au 5e puis au 3e rang des brasseurs en importance dans le monde en combinant un nombre effarant d’employés et de ventes. La multinationale américano-canadienne roule plus que jamais sur l’or. Les avantages économiques de la fusion pleuvent sur les actionnaires et les hauts fonctionnaires de la compagnie brassicole. Son PDG se voyait verser un salaire de 6,8 millions en 2020 alors que sa directrice des finances empochait une coquette somme de 2,8 millions de dollars. Le 29 juillet 2021, l’on apprenait que le brasseur Molson Coors Beverage enregistrait sa plus importante hausse de revenus depuis 10 ans. Ses profits nets se chiffraient à 483,5 millions de dollars. De 2020 à 2021, les ventes nettes du brasseur sont passées de 9,7 milliards à 10,3, soit une hausse de 6,5 %. Au dernier trimestre, la hausse du chiffre d’affaires de l’entreprise atteignait les 2,6 milliards, soit 14,2 %. L’an passé, l’entreprise a même décidé de quadrupler sa production d’eau pétillante alcoolisée au Canada tellement les affaires sont bonnes. Autrement dit, les coffres du brasseur titanesque sont pleins, sauf quand vient le temps de rehausser les conditions de travail des ouvriers qui produisent cette quantité phénoménale de richesses.

La grogne chez les ouvriers de la Molson-Coors provient aussi de l’annonce de mises à pied qui se dérouleront selon un système permettant de ne pas tenir compte de l’ancienneté. Cette intention des plus inquiétantes est en relation directe avec la fin de la production dans les mythiques installations montréalaises de la rue Notre-Dame Est et la migration de cette production vers une usine à la fine pointe à Saint-Hubert. La construction de cette usine a occasionné un investissement d’environ 500 millions de dollars et le versement de 2 millions à la Ville de Longueuil à titre de compensation environnementale pour s’installer en milieu humide protégé. Contrairement au complexe de Montréal, celui de Longueuil est au carrefour des autoroutes 10, 20 et 30. Il possède également un accès à de l’eau en grande quantité, aux ports, aux services d’Hydro-Québec, aux conduits de gaz naturel et à une usine de traitement des eaux usées. C’est ainsi que l’un des plus grands sites industriels au pays avec ses 108 000 m² de superficie est graduellement démantelé. L’usine de Molson au pied du Pont Jacques-Cartier était en opération depuis 1786. Cela fait de Molson l’entreprise canadienne la plus ancienne après la Compagnie de la Baie d’Hudson. Pour en revenir aux mises à pied, à l’automne dernier, Molson-Coors annonçait l’élimination de 190 postes dans la foulée du déménagement. Une restructuration sur 12-20 mois était à prévoir. Selon le système soumis dans l’offre patronale, les départs se feront par département et non à l’échelle de l’usine. Il est donc à prévoir que des travailleurs en haut de l’échelle salariale seront tristement remerciés bien avant l’âge de la retraite. Il est à noter que l’âge moyen des travailleurs de l’usine oscille entre 40 et 45 ans et le salaire moyen à l’usine est de 66 000 dollars annuellement. Les mises à pied annoncées représentent donc une détérioration considérable des conditions de vie de plusieurs ménages prolétariens de la grande région de Montréal. La nouvelle usine de Longueuil a été inaugurée en 2018. Le déménagement de Montréal à Saint-Hubert a occasionné bien des bouleversements pour les travailleurs et a fragilisé leur lien d’emploi avec la Molson-Coors. Pour pallier la diminution voulue de sa main-d’œuvre, le brasseur mise sur l’automatisation de l’usine brassicole, sur la sous-traitance du lavage de bouteilles, sur l’augmentation de la charge de travail des livreurs (dont plusieurs sont déjà invalidés par des blessures), mais plus encore, sur l’imposition de temps supplémentaire obligatoire et du travail de fin de semaine, une disposition contenue dans l’offre rejetée par les grévistes. Ainsi, le brasseur maximise l’exploitation d’une masse réduite de travailleurs et abaisse sa masse salariale, ruinant la vie d’ouvriers licenciés et accroissant la pénibilité du travail pour les travailleurs restés en poste.

La bataille n’est pas facile pour les travailleurs en grève. Les journalistes pondent des petits entrefilets à propose de tenanciers de bars furieux et larmoyants qui déplorent qu’en période d’achalandage printanier et estival, ils ne parviennent pas à contenter leur clients réclamant une Molson Ex, une Coors Light, une Rickards Red ou encore une Black Label. Ainsi, ils espèrent que les clients pointeront du doigt les grévistes. Qu’à cela ne tienne ! Les ouvriers tiennent le fort devant un géant qui concentre une grande partie de la production de bière pour la prospérité d’une poignée de bourgeois. Cela dit, le syndicat fait face à un ennemi de taille, en partie installé de l’autre côté de la frontière, qui a les moyens de traîner les travailleurs dans la boue. S’ajoutent à ce tableau hideux des briseurs de grève repérés par les travailleurs depuis les premiers jours de débrayage en plus d’une injonction de la cour contre les piquets de grève fermes. La partie n’est pas finie. C’est donc dire que la plus grande solidarité s’impose, d’un bout à l’autre de l’Amérique du Nord !

Dans les mois à venir, le contexte inflationniste hors de l’ordinaire qui génère l’appauvrissement général des travailleurs donnera lieu à des conflits de travail houleux qu’il faudra supporter vivement. Les familles de travailleurs canadiens sont inquiètes. Il devient de plus en plus exigeant d’assurer leur survie. Aussi, les capitalistes n’hésitant pas à user de toutes sortes de stratagèmes pour faire croître leurs profits et ne pas engranger de pertes, les travailleurs se retrouvent face à une incertitude constante quant à la conservation de leur travail. Cela s’ajoute à l’incertitude quant au maintien de leur qualité de vie. Depuis l’automne dernier, la situation est toujours plus intenable de semaine en semaine. La colère monte et gronde. Les capitalistes ne s’aident qu’entre eux et pourrissent la vie des gens ordinaires. Il faut leur résister partout et surtout s’organiser en tant que classe pour les faire tomber.

Ligne d'ouvriers en lock-out devant Bridor

Les 316 ouvriers de l’usine Bridor à Boucherville sont en lock-out depuis le 25 avril dernier. Affiliés à la Fédération du Commerce (FC-CSN), ils s’étaient dotés d’un mandat pour une grève de 72 heures. Le vote, fort de 98 %, visait à stimuler la négociation qui piétinait après une vingtaine de séances à la table des négos depuis avril 2021. Mais voilà qu’une heure après le déclenchement de la levée de travail, l’employeur a riposté sournoisement par un lock-out. Le lendemain, le syndicat faisait adopter la grève générale illimitée dans une proportion de 99 %.

La convention des ouvriers de cette usine de Bridor est échue depuis le 31 décembre 2020. Les travailleurs réclament des hausses de salaire et la réduction de la surcharge de travail se caractérisant par des heures de travail supplémentaires à l’horaire. Le 18 mai dernier, un rassemblement en appui à ces ouvriers de la fabrication et de la transformation de produits alimentaires a eu lieu devant l’entreprise à Boucherville.

Bridor est une entreprise française qui se spécialise dans la fabrication des viennoiseries et des pains surgelés. Elle possède des usines de production en France, au Québec, aux États-Unis, en Chine et en Argentine et exporte ses produits dans plus de 90 pays. Selon l’étude de marché « Global Fresh Baked Products Market 2018–2025 », Bridor est au 15e rang des principaux acteurs du marché mondial des produits de boulangerie « frais » avec, en 2017, un chiffre d’affaires de 625 millions d’euros. Son nom figure aux côtés d’autres géants tels que Krispy Kreme, Dunkin Donuts et Tim Hortons. Bridor est une filiale du Groupe Le Duff qui, depuis les années 1980, a fait l’acquisition de plusieurs enseignes de restaurants, de boulangeries, de cafés et de traiteurs aux États-Unis, en Allemagne, en Corée, au Japon, etc. Le Groupe Le Duff a enregistré un chiffre d’affaires de 2,05 milliards d’euros en 2019 alors qu’il n’était « que » de 600 millions en 2005. 59 % de son activité est industrielle, la balance se situant dans la restauration (1 550 commerces dans une centaine de pays). En tout, le Groupe Le Duff exploite environ 30 000 travailleurs à travers le monde. L’internationalisation de la production Le Duff a débuté à Montréal 1986, mais n’a cessé de prendre de l’expansion depuis. C’est donc dire que la lutte des travailleurs de Boucherville est comme celle entre David et Goliath.

Comme bien des capitalistes, ceux de Bridor cherchent à réduire le nombre de travailleurs qu’ils emploient tout en augmentant la charge de travail des ouvriers restants et en maintenant leurs salaires à un bas niveau. Augmenter la durée pendant laquelle les travailleurs sont exploités, faire produire davantage de plus-value à un nombre plus restreint d’ouvriers, ce sont des mécanismes inhérents au capitalisme lui-même. Pour abolir ces tendances, il faudra transformer entièrement les rapports de production et révolutionner l’économie !

Piquetage de la CSN à l'usine Rolls-Royce

Le 15 mars dernier, les 530 ouvriers de l’usine Rolls-Royce Canada à Lachine ont eu recours à leur mandat de grève adopté à 94 % alors que l’employeur venait tout juste de les mettre sauvagement en lock-out. Après qu’ils aient passé deux ans sans contrat de travail, leur dernière convention étant échue depuis mars 2020, la compagnie a jugé bon de les mettre sur le trottoir. Le fabricant britannique, bien connu pour les véhicules de luxe, est installé à Montréal depuis 1947 où il exploite des ouvriers spécialisés dans l’entretien de moteurs d’avions, soient ceux qui propulsent aujourd’hui des jets privés Bombardier et Gulfstream. Or, si la pandémie a provoqué un ralentissement chez les transporteurs aériens, elle a inversement suscité un boom dans l’aviation d’affaires, les bourgeois vivant dans un monde à part où ils ont pu échapper aux contraintes et aux risques sanitaires ayant pesé sur le commun des mortels. Ainsi, les revenus de Rolls-Royce en matière de maintenance ont bondi de 52 % en 2021 pour atteindre 654 millions de livres, soit 1,1 milliard de dollars canadiens. Et ces profits record ont en partie été engrangés par l’exploitation de la force de travail montréalaise qui œuvre justement dans ce domaine d’activités pour le fabricant anglais.

Les machinistes réclament un contrat de travail de 5 ans ; une revalorisation salariale de 5 % par année (alors que l’employeur demande un gel des salaires pour les années 2020-2021) ; une amélioration des horaires de travail ; une bonification des congés et des assurances collectives ; et surtout, l’abolition du régime de retraite à deux vitesses, soit à cotisations déterminées pour les plus récemment embauchés et à prestations déterminées pour les plus anciens. Alors que les travailleurs voudraient que soit éliminé le régime à cotisations déterminées (dont les prestations sont soumises aux aléas du rendement du fonds de pension et donnent donc lieu à des écarts aberrants), l’employeur, lui, veut tout simplement éliminer le régime à prestations déterminées, un régime nettement plus avantageux pour les travailleurs. Avec raison, les ouvriers sont prêts à tout mettre en œuvre pour ne pas perdre cet acquis qui a déjà été rudement mis à mal dans les dernières négociations, lesquelles lui ont fait perdre son caractère universel.

Depuis quelques mois, les ouvriers de l’usine de Lachine sont syndiqués avec la Fédération de l’industrie manufacturière affiliée à la CSN. Le conflit de travail n’est pas de tout repos. D’abord, la compagnie a annoncé qu’elle allait déplacer du travail ailleurs dans son réseau mondial de services d’entretien et de réparation. Puis, le 6 avril, elle a admis devant le tribunal administratif du travail avoir eu recours à deux personnes pour effectuer le travail des lock-outés. Mais quatre autres briseurs de grève sont dans la ligne de mire du syndicat. L’emploi de briseurs de grève par les capitalistes est une pratique anti-syndicale extrêmement répandue que tous les travailleurs doivent dénoncer haut et fort.

Le prolétariat tout entier doit appuyer les ouvriers de Rolls-Royce, dont la lutte touche aux conditions de travail de toute leur classe. Les régimes de retraite à deux vitesses constituent une discrimination profonde pour une bonne partie des travailleurs. Même si la réforme de la Loi sur les normes du travail de 2018 au Québec prévoyait l’interdiction de leur implantation, une vaste proportion d’entreprises du secteur privé ont profité des années précédant l’adoption de la clause à l’Assemblée nationale pour retirer à la classe ouvrière leur régime de retraite à prestations déterminées universel. Bien entendu, le mal est fait, et la loi bourgeoise en est complice, puisqu’elle permet aux régimes à deux vitesses existants de demeurer en vigueur plutôt que de les invalider comme il se doit. Aujourd’hui, certains employeurs comme Rolls-Royce proposent pire encore : abaisser les conditions de retraite et d’assurances de tous les employés au niveau le plus bas. En fait, la bourgeoisie veut se décharger de tout fardeau financier qui ne constitue pas un investissement pour elle-même, et la rente promise aux travailleurs en est un. Depuis le début des années 2000, elle a attaqué un acquis majeur du prolétariat en sabrant les fonds servant à assurer minimalement aux travailleurs une existence décente après leur vie active. La levée de boucliers contre la perte d’une garantie essentielle constitue donc l’affaire de tous. Le capital emploiera toujours tous les moyens pour abaisser le niveau de vie du prolétariat. C’est donc dire que la garantie ultime d’avoir des conditions d’existence satisfaisantes pour les travailleurs n’est contenue que dans le pouvoir ouvrier et le socialisme.

 

 

Piquetage de la CSN devant l'hôtel Hilton

Depuis quelques mois, une négociation concernant plusieurs hôtels à travers la province fait des vagues. C’est bien connu : les travailleurs du tourisme et de la restauration travaillent durement pour une bouchée de pain.

Bâtissons le nouveau parti communiste de la classe ouvrière canadienne