Article originellement paru dans le journal Iskra, l’ancien organe central du PCR-Canada.
Photo aérienne de l'usine Molson à Montréal

Au Québec, les capitalistes sont engagés depuis un certain temps dans une nouvelle campagne idéologique contre le prolétariat. Cette offensive consiste à propager l’idée qu’il existerait une pénurie de main-d’œuvre dans la province.

Les capitalistes se servent de ce mensonge pour mener leur lutte économique contre les travailleurs et les travailleuses. À les entendre, il manquerait plusieurs dizaines de milliers de travailleurs et de travailleuses dans la province, un manque de main-d’œuvre qui menacerait à terme de nuire à la production et au procès de travail. Il s’agirait d’un véritable désastre économique dont on n’aurait vu poindre que le commencement. Pour la bourgeoisie, la seule façon d’éviter la catastrophe, c’est de faire payer les travailleurs et les travailleuses et donc de les préparer à un durcissement des conditions de travail (stagnation des salaires, flexibilité des horaires, cédules fractionnées et plus éprouvantes, disponibilités permanentes, disparition des avantages sociaux, etc.).

Cette offensive est menée de front par des appareils propagandistes de divers regroupements capitalistes qui ont ouvert le bal à ce sujet il y a un peu plus d’un an (Association des détaillants en Alimentation du Québec, Fédération canadienne de l’entreprise indépendante, Banque de développement du Canada, la firme d’experts-comptables PWC, etc.). Leurs études bidon ont depuis fait leur bout de chemin jusqu’aux oreilles des politiciens bourgeois qui, avides de parler le même langage que le Capital, se sont empressés d’en adopter l’analyse et la terminologie. Le sujet a d’ailleurs été au centre de la récente campagne électorale, entremêlé à la question de l’immigration, et ce, avec la décadence impérialiste habituelle. Les journalistes bourgeois se sont à leur tour récemment joint à cette campagne en assumant sans complexe leur rôle utile de courroie de transmission de l’idéologie capitaliste. En effet, il ne passe à peu près plus de jours sans que l’on n’aborde la question de la pénurie de main-d’œuvre dans la presse, à la radio ou encore dans les téléjournaux bourgeois.

Les divers lobbies bourgeois ont produit une vaste série d’analyses selon lesquelles l’offre de travail se serait dangereusement tarie et qu’il serait de plus en plus difficile d’embaucher des travailleurs et des travailleuses. Selon eux, il n’y aurait pas suffisamment de main–d’œuvre disponible pour tous les postes à combler sur le marché, ce qui permettrait aux travailleurs et aux travailleuses d’être dangereusement sélectifs et éhontément exigeants. Ce tarissement de l’offre de travail mettrait ainsi en danger la viabilité d’un grand nombre de PME (désignant ici les entreprises embauchant 50 employés ou moins). L’un des dangers principaux pour ces entreprises capitalistes se trouverait, entre autres, dans l’impossibilité de conserver leur marge de profit, se voyant dans l’obligation d’augmenter les salaires afin de parvenir à attirer de nouveaux employés.

De plus en plus, la présentation de la situation par la bourgeoisie gagne en ridicule en déformant encore plus la réalité et en sur-amplifiant, sans retenue, des phénomènes isolés. Les capitalistes prétendent maintenant que l’on voit poindre une pénurie sans précédent, c’est-à-dire un manque complet et généralisé qui touchera à la quasi–majorité des secteurs industriels et économiques. Ventes en diminution, instabilités dans l’offre des services, travailleurs et travailleuses ingrats faisant la pluie et le beau temps, grand nombre d’entreprises capitalistes bientôt obligées de fermer ou encore de baisser drastiquement leurs activités économiques. À les écouter, l’économie serait sur le point de chuter si un plan d’ensemble n’est pas bientôt adopté par l’État bourgeois et si des mesures draconiennes pour rééquilibrer le marché du travail actuellement hostile aux entreprises ne sont pas prises.

Pourtant, la vérité, c’est qu’il n’y a absolument pas de pénurie de main-d’œuvre au Québec. Une telle affirmation est un mensonge bourgeois éhonté permettant aux capitalistes de masquer les véritables phénomènes économiques qui se manifestent actuellement, tout comme elle permet de s’armer politiquement contre le prolétariat. Au contraire, il y a présentement tous les travailleurs et les travailleuses dont la société a besoin pour faire fonctionner l’ensemble de ses industries et de ses secteurs économiques. En vérité, ce qu’il y a de problématique, c’est l’organisation capitaliste de la production et de l’économie, et surtout, la volonté de faire payer aux travailleurs et aux travailleuses le prix de la concurrence entre les capitalistes.

En effet, la prétendue pénurie actuelle de main-d’œuvre est avant tout une notion fondamentalement bourgeoise pour décrire la conséquence de l’aggravation de la concurrence entre les capitalistes. Cette aggravation de la concurrence entre les capitalistes se produit alors que les conditions économiques plus favorables qu’on avait connues lors de la courte période de reprise économique (post 2008) tendent à disparaître complètement. À terme, un certain nombre d’entreprises capitalistes devront fermer leurs portes. Les entreprises capitalistes qui ont émergé faiblement de ce cycle de reprise, et ce, avec une marge de profit trop petite, se retrouvent aujourd’hui dans une situation difficile caractérisée par la hausse générale des prix des locaux, du matériel, etc. Les capitalistes ayant émergé avec une situation économique plus solide sont encore capables d’offrir des conditions de travail plus favorables et d’être en position avantageuse devant la concurrence. C’est la tendance générale de la crise de longue durée du mode de production capitaliste qui se réaffirme. Elle se traduit au sein de la lutte économique entre les classes sociales. La concurrence aggravée entre les capitalistes vient renforcer la lutte entre le travail et le capital.

Le cas des épiciers, des commerçants en alimentation et des restaurateurs est particulièrement significatif. La marge de profits dans ces secteurs commerciaux est très faible et chaque commerçant doit se réorganiser pour être compétitif. Les études bourgeoises expliquent que ces secteurs économiques ont déjà épuisé la marge de manœuvre qu’ils avaient, celle d’augmenter les prix de vente au détail. Un propriétaire franchisé d’un IGA se plaignait, il n’y a pas si longtemps à Radio-Canada, qu’il peinait à embaucher des employés. Pourtant il ne proposait que du temps partiel, étalé sur six jours par semaine, de jour et de soir, au salaire minimum, et sans quelconque avantage! Avec l’aggravation de la concurrence, il est difficile de conserver un taux de profit suffisant tout en payant ses employés à des salaires croissants. Incapables d’améliorer les salaires et les conditions de travail, certains capitalistes appellent déjà au gel du salaire minimum. En réalité, ils voudraient payer moins cher leurs employés, les faire travailler plus fort et plus longtemps, et ce, au même prix.

Le taux de postes vacants

Il faut comprendre que pour quantifier la prétendue pénurie de main-d’œuvre, la bourgeoisie utilise un indicateur économique bien précis intitulé le taux de postes vacants. Les postes vacants sont des postes devant être comblés et qui ne l’ont pas été depuis au moins quatre mois. Le taux actuel au Québec est de 3,9%, représentant 109 600 postes vacants, alors qu’il est de 3,1% pour le Canada en entier, représentant 397 400 postes vacants.

En parcourant les études des groupes économiques bourgeois, on se rend compte que l’on parle avant tout d’emplois à bas salaire ou avec des conditions de travail particulièrement difficiles (comme c’est le cas en restauration, par exemple). Et cet aveu est fait à demi-mot par la bourgeoisie. Pour s’en sortir, lorsqu’une qualification économique des postes vacants est demandée par les journalistes aux regroupements bourgeois, ils répondent que la dimension salariale n’est pas déterminante, car elle n’est pas… affichée dans les offres d’emploi sur internet – uniquement en entrevue! Sans se rendre compte de leurs propres incohérences, les mêmes représentants ajoutent que l’immigration, contrairement à l’idée reçue, ne réglera pas le problème, car nous avons, selon eux, une immigration trop qualifiée pour les emplois à combler, et que nous éprouvons encore trop de difficultés à recruter des travailleurs et des travailleuses sans diplôme et non qualifiés. Voilà qui donne une idée des conditions et des salaires minables qui sont offerts dans les fameuses offres pour combler les postes vacants! En fait, une bonne partie de la bourgeoisie espère solutionner le problème au moyen de l’immigration, en autant qu’elle serve à introduire au pays des quantités massives de cheaplabor.

Un correspondant de l’ISKRA de Lanaudières nous racontait que dans le restaurant où il travaille, les responsables de la gestion sont continuellement en train d’embaucher un nouveau plongeur et que cette fois-ci, leurs tentatives sont vaines depuis trois mois. Ce qui se produit, c’est que les anciennes heures de travail de plonge qui nécessitaient deux postes à temps plein ont été fractionnées en trois quarts de travail de plonge, et donc trois postes à temps partiel, transformant ainsi les journées de travail de huit heures en journées de travail de quatre heures. L’avantage d’une telle modification, c’est qu’au lieu de devoir verser un salaire à des employés même durant le temps mort de l’après-midi, on fait maintenant venir uniquement les plongeurs lorsque le travail s’intensifie, période qui concorde avec le dîner et le souper. Cela donne lieu à une concentration du travail sur un quart de travail beaucoup plus court et beaucoup plus intense, contribuant ainsi à donner du lousse économique aux propriétaires capitalistes. Durant les heures du matin et de l’après-midi, les assiettes, les verres, les chaudrons et les autres ustensiles à laver s’accumulent, permettant ainsi de rentabiliser le plus possible le salaire horaire versé plus tard dans la journée. Le travail est alors effectué sur quatre heures pour éviter que l’employé soit payé pendant deux ou trois heures de plus pour effectuer une quantité de travail similaire. Le problème, c’est que pour les employés, le poste proposé n’offre plus 40 heures de travail par semaine! Mal situé, sans transport en commun, les postulants ne sont pas nombreux à convoiter cet emploi et lorsque nouvellement employés, ils comprennent la situation dans laquelle ils sont plongés, ils finissent par quitter rapidement cet emploi pour un un autre, parfois même un autre emploi de plonge, mais dans de meilleures conditions de travail, un autre fameux poste vacant, ce qui démontre bien la fumisterie bourgeoise de la prétendue pénurie de main-d’œuvre.

Il y a aussi une multitude d’autres phénomènes disparates et isolés qui se rajoutent à ce premier scénario. Ils sont pris en exemple par la bourgeoisie pour dresser un portrait disproportionné et pour relier ensemble tous les exemples permettant de faire croire à leur mensonge. Avec le développement inégal du capitalisme, il est fréquent qu’en région, certains emplois prennent plus de temps à combler que dans les secteurs métropolitains. C’est la même chose dans certains secteurs économiques où l’État bourgeois fait compétition à l’entreprise privée et où il est plus difficile d’embaucher au final. Par exemple, des résidence privées offrant à des préposés aux bénéficiaires des salaires de douze ou de treize dollars de l’heure ne parviennent pas à embaucher durablement des employés parce que l’État les embauche à vingt dollars de l’heure pour effectuer le même travail. Rappelons–le, il n’y a pas de pénurie de main d’œuvre; il y a une pénurie d’emplois à de bons salaires; il y a des capitalistes qui sont pris de panique, car ils savent qu’ils ne seront pas capables de passer au travers de l’aggravation actuelle de la concurrence économique sans une main-d’œuvre à plus bas prix.

Les postes vacants sont le produit du capitalisme

Il faut aussi clarifier que le taux de postes vacants n’est pas un indicateur économique reflétant la réalité objective de la production économique comme l’est le taux de chômage dans la société. Lorsque nous parlons du chômage, nous désignons des travailleurs, des ouvriers, des membres du prolétariat existant objectivement dans la réalité et ne pouvant pas se trouver un emploi dans la production capitaliste. C’est une tâche historique du socialisme et du progrès général de la société de donner un travail socialement utile à tous et à toutes, tout comme de s’assurer que la planification économique permet de ne délaisser aucun secteur. Ces tâches ne pourront jamais être accomplies dans les limites du capitalisme.

Au contraire, c’est le profit privé et non la planification d’ensemble qui organise le travail et la production dans le capitalisme. Les postes vacants, dont nous parlent les capitalistes, n’ont pas le même rapport au processus d’ensemble de la production et aux nécessités fondamentales qui assurent l’équilibre et le progrès de la société. Les postes actuellement vacants sont en grande partie des emplois superflus qui, sous le socialisme, grâce à une réorganisation du travail, migreraient vers d’autres secteurs. Les postes actuellement vacants sont aussi, dans certains cas, comme expliqué plus haut, des anciens postes à temps plein fractionnés en deux ou en trois postes pour condenser le travail. Enfin, ces postes non comblés réfèrent aussi parfois à des tâches liées à l’administration et à l’expansion d’entreprises capitalistes. Par exemple, si demain matin un capitaliste décide de démarrer une nouvelle entreprise et ne parvient pas à embaucher 10 employés, ces 10 employés ne sont pas nécessairement un manque objectif à combler dans la production et dans le procès de travail de la société. Par contre, 10 prolétaires au chômage, ce sont 10 travailleurs et travailleuses existant dans la réalité; ce sont 10 prolétaires que le capitalisme a objectivement condamnés au chômage alors que pourtant, il n’y a aucune raison valable de les empêcher de participer à la production dans la société!

La vérité, c’est qu’il ne manque pas de travailleurs et de travailleuses au Québec. Des travailleurs et des travailleuses, il y a en suffisamment actuellement pour organiser durablement la société et pour faire fonctionner l’ensemble des industries et des secteurs économiques, au Québec comme au Canada. L’ensemble des prolétaires, ici comme dans le reste du pays, a déjà tout le nécessaire à portée de main pour faire augmenter la production et régler la majorité des problèmes sociaux. Le vrai problème, c’est le contrôle de la classe capitaliste sur la production et sur la société. Le socialisme permettrait d’abolir tous les postes parasitaires et socialement inutiles, tout comme il permettrait d’intégrer dans la production tous les chômeurs et chômeuses et tous ceux et celles que le capitalisme a désignés comme étant improductifs. La planification politique et économique de la production permettrait de subvenir aux besoins de tous et de toutes. Et surtout, le socialisme ferait disparaître tous les requins actuels qui, en essayant de préserver leurs profits, sont en train d’organiser la campagne actuelle contre le prolétariat.

Il n’y a pas de pénurie de main-d’œuvre! Rejetons les mensonges capitalistes!

Les travailleurs et les travailleuses ne paieront pas le prix de la concurrence capitaliste et de la crise de la production capitaliste!

Le véritable problème, c’est la mainmise des capitalistes sur la production et sur la société!

Luttons pour le socialisme et pour le contrôle ouvrier de la production!

Bâtissons le nouveau parti communiste de la classe ouvrière canadienne