Photo grand angle d'une mine

La spectaculaire grève générale illimitée des 630 travailleurs de la mine de nickel Raglan a été déclenchée le 27 mai dernier, ce qui a suspendu l’activité de l’entreprise minière Glencore au Nunavik et donné lieu à une démobilisation du site. Le mandat de grève que les mineurs s’étaient donné était très fort, soit de 97,5% lorsque l’on combinait toutes les assemblées de la section locale 9449 du Syndicat des Métallos affilié à la FTQ. Ces assemblées se sont tenues à Raglan, Rouyn-Noranda (200 ouvriers viennent de l’Abitibi-Témiscamingue), Mont-Joli, Bonaventure, Gaspé, Québec et Laval. Les travailleurs sont très clairement unis derrière leurs revendications, et ce, malgré le fait que l’employeur ait tenté de les diviser dans les dernières semaines.

Les mineurs dénoncent principalement le recours abondant et éhonté à la sous-traitance. Ainsi, la minière Glencore transige de moins en moins avec des travailleurs syndiqués et se plaît à donner de moins bonnes conditions de travail à une proportion plus importante de sa main-d’œuvre. Parfois même, les Métallos constatent qu’il y a plus d’employés d’entreprises sous-traitantes que d’ouvriers syndiqués sur le site minier. Ainsi, par exemple, des prolétaires inuits à la solde de la compagnie Nuvumiut de Saluit se voient travailler dans le complexe minier sans protection syndicale. Glencore soutient d’ailleurs que la grève des mineurs affiliés aux Métallos ferait perdre deux millions de dollars par semaine aux entreprises inuites habituellement présentes sur le site minier. La compagnie affirme de manière démagogique que le recours à la sous-traitance découle d’une entente signée avec les communautés inuites et que le syndicat aurait donc tort de s’y opposer. En vérité, comme nous le verrons plus loin, le statu quo n’est dans l’intérêt ni des travailleurs de la mine, ni de la nation inuite que la multinationale prétend faussement défendre. Le directeur général de Nuvumiut, Don Cameron, affirme quant à lui que la grève pourrait causer la faillite de plusieurs entreprises locales si elle se prolongeait. Pour l’instant, les travailleurs vulnérables sont licenciés. De son côté, Glencore n’est pas en reste, puisqu’elle a mis en place un plan d’approvisionnement alternatif du nickel qui lui permettra de poursuivre quelques activités malgré la grève.

En plus de s’opposer à la sous-traitance, plusieurs travailleurs de la mine dénoncent les horaires de travail. En navettage, il n’est pas rare qu’ils passent 21 jours sur le site minier à travailler 11 heures par jour 7 jours sur 7. La pression règne pour que les mineurs se plient à du temps supplémentaire et ils ont du mal à se voir accorder une véritable heure de dîner. C’est sans compter que les grévistes veulent défendre ou revoir à la hausse leurs conditions de vie au camp minier qui se détériorent d’année en année, ainsi que leurs autres conditions de travail, leurs salaires et leurs vacances. Ils luttent également pour obtenir un plus grand respect de l’employeur envers eux, respect qui fait largement défaut en ce moment.

La grève prenant place dans un milieu isolé, les Métallos doivent faire preuve d’imagination en organisant du piquetage à Montréal où l’avion en provenance de Raglan atterrit, au siège social de la compagnie situé à Laval de même qu’à l’aéroport de Rouyn-Noranda où plusieurs travailleurs habitent avec leurs familles.

La mine Raglan est située à Katinniq, entre les villages de Salluit et de Kangiqsujuaq. Elle se trouve à 100 mètres de la baie Déception, dans la péninsule d’Ungava. Elle a été creusée en 1997 par la minière canadienne Falconbridge qui l’a détenue et exploitée jusqu’en 2006, date à laquelle la minière suisse Xstrata s’est portée acquéreuse de Falconbridge. Aujourd’hui, c’est la minière Glencore qui en est la détentrice, et ce, depuis 2013, date à laquelle Xstrata a fusionné avec l’entreprise suisse de courtage Glencore.

Bien que l’exploration minière en Arctique québécois ait débuté en 1930, cette activité a connu une accélération en 1975 dans la foulée de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois, accord autorisant le gouvernement du Québec à développer les ressources minérales du Nord tout en l’obligeant à négocier avec les communautés autochtones ayant des droits ancestraux. Vingt ans plus tard, après trois ans de négociations entre des partenaires inuits du Nunavik et Falconbridge, l’Accord de Raglan a été signé en 1995 : des droits et des titres sur le sol nordique et sur le territoire au large des côtes de la baie Déception étaient réclamés au gouvernement Canadien par les Inuits. Il s’agissait de la première entente sur les répercussions et les avantages (ERA) signée directement entre une compagnie minière et une communauté autochtone dans l’histoire du Canada. La mise en chantier de la mine a immédiatement suivi la signature de l’entente historique; sa mise en opération a été annoncée deux ans plus tard. Aujourd’hui, par exemple, c’est l’entreprise inuite Transport Katinniq qui assure le transit du minerai jusqu’à l’entreposage portuaire. D’autres entreprises inuites prennent part à l’activité économique du site minier. L’on prévoyait 15 ans d’exploitation minière à Raglan. Au fil du temps, l’on a prolongé les opérations de la mine pour 15 années additionnelles. Cette année, cela fera 25 ans que la mine est exploitée. Cinq autres années d’extraction, si ce n’est pas plus, sont donc à prévoir.

Le complexe minier Raglan regroupe quatre mines, soit la Katinniq, la no 2, la Kikialik et la Qakimajurk. En 2014, la mine Raglan faisait 70 km de long. Selon les chiffres de cette même année, on y extrayait 1,3 million de tonnes de minerai, soit 3,6 tonnes par jour. Le minerai extrait de ces quatre mines est broyé au site de Katinniq. Le concentré nickélifère obtenu est entreposé à Baie Déception. Il est ensuite acheminé par brise-glace jusqu’à Québec, puis par train à la fonderie de Sudbury en Ontario. Le matte de nickel obtenu est ensuite renvoyé par train à Québec, pour ensuite être expédié par bateau à l’affinerie Nikkelverk à Kristiansand en Norvège, affinerie également détenue par la multinationale Glencore. Isolé géographiquement des communautés environnantes du Nunavik, le complexe loge et nourrit les mineurs qui y travaillent. En 2008, 17% des travailleurs de la mine étaient inuits. Le groupe Glencore estime ce pourcentage à 20 aujourd’hui. La mine Raglan renferme 1 200 emplois. Elle contribuerait à hauteur de 630 millions de dollars au PIB de la province.

Glencore, multinationale anglo-suisse, est l’une des plus grandes entreprises mondiales en matière de ressources naturelles. Elle produit et commercialise plus de 60 produits de base. Elle regroupe environ 150 installations dans les secteurs miniers, métallurgiques, pétroliers, gaziers et agricoles. En 2011, Glencore contrôlait environ 60% du marché mondial du zinc, 50% du cuivre, 30% de l'aluminium, 25% du charbon, 45% du plomb, 10% du grain et 3% du pétrole. Glencore a des activités industrielles dans 35 pays à travers le monde pour un total de 145 000 personnes à son emploi. Les consommateurs industriels qu'elle fournit sont dans les secteurs de l'automobile, de l'acier, de la production d'électricité, du pétrole et de la transformation alimentaire.

Glencore est un excellent exemple de monopole impérialiste : elle s’est développée à travers le processus de centralisation du capital et de concentration de la production caractéristique du stade actuel et ultime du capitalisme. L’entreprise débute en 1974 comme société de courtage et de négoce. Au fil des décennies, elle engloutit des compagnies d'extraction et de transformation de ressources naturelles. En fournissant l'ingénierie financière et logistique de même que d'autres services de la chaîne d'approvisionnement, elle fusionne avec les producteurs et les consommateurs. Aujourd’hui, l'on dit qu’elle est l'une des rares sociétés minières monopolistiques capables de fixer les prix plutôt que de les subir. Les principaux actionnaires de Glencore sont parmi les plus prospères courtiers du monde. Ces bandits à cravate possèdent jusqu'à 10% de cette société super-puissante qui a atteint 203,8 milliards de dollars de chiffre d'affaires et 4,97 milliards de dollars de profits en 2021. Par ailleurs, Glencore est au cœur de dizaines et de dizaines de scandales allant de l'expropriation armée à la contamination de l'eau potable, en passant par le pillage, l'évasion fiscale, la spéculation sur la faim et les crises ainsi que le travail des enfants, et ce, aux quatre coins du monde. Autrement dit, rien n'arrête la multinationale dans sa recherche du profit maximal, comme c’est d’ailleurs le cas pour tous les monopoles impérialistes qui dominent la vie économique d’aujourd’hui. Elle concentre tout ce que le mode de production capitaliste a de plus abject à offrir comme perspective à la société : la destruction, la pauvreté et la violence réactionnaire contre les masses.

Bien que les activités économiques contrôlées par les grands monopoles comme Glencore soient absolument indispensables à l’humanité, le but que le capital impérialiste assigne à ces activités n’est pas de satisfaire les besoins du peuple, mais plutôt de concentrer les richesses produites entre quelques mains. Ainsi, au lieu d’améliorer de manière continue l’existence des travailleurs de la mine Raglan et de contribuer à la prospérité générale des Inuits de la région, l’extraction du nickel se trouvant dans le sous-sol du Nunavik sert, sous le contrôle de Glencore, à enrichir des milliardaires suisses tels qu’Ivan Glasenberg, Daniel Maté ou Telis Mistakidis ainsi qu’une panoplie d’autres actionnaires richissimes. Pendant que ces magnats s’en mettent plein les poches, les mineurs voient leurs conditions de travail se détériorer d’année en année. Par ailleurs, la situation des Inuits habitant sur le territoire où se trouvent les ressources minières demeure misérable. En 2015, selon Statistique Canada, le taux de chômage au Nunavik était plus de deux fois plus élevé que dans l’ensemble de la province du Québec : il était de 15,4% au Nunavik comparativement à 7,2% dans l’ensemble du Québec. Le revenu d’emploi médian des particuliers, quant à lui, s’élevait à 21 888$ par année au Nunavik contre 31 263$ dans l’ensemble du Québec. En 2016, toujours selon Statistique Canada, 52% des Inuits du Nunavik vivaient dans des logements surpeuplés. En fait, les conditions sanitaires prévalant dans cette région ne concordent tout simplement pas avec le niveau de développement atteint par la société moderne. En 2015, le Nunavik était classé au 9e rang des endroits dans le monde les plus touchés par la tuberculose, juste après le Bangladesh et les Philippines.

Les Inuits de l’Inuit Nunangat – vaste territoire nordique qui inclut le Nunavik – constituent encore aujourd’hui une nation opprimée au Canada. Puisque la grande bourgeoisie canadienne (y compris la bourgeoisie québécoise) les a empêchés jusqu’ici de développer une économie pleinement épanouie et indépendante, le combat pour leur émancipation nationale est encore à réaliser. Face à cette situation, les travailleurs québécois et inuits de la mine Raglan doivent appuyer l’idée selon laquelle la mine devrait appartenir collectivement à la nation inuite plutôt qu’à une multinationale impérialiste comme Glencore. En même temps, la sous-traitance devrait être abolie afin que tous les travailleurs de la mine sans exception aient le même employeur et soient syndiqués avec les Métallos. Dans un scénario où la mine serait passée sous le contrôle des Inuits, elle devrait donc embaucher, en plus des mineurs québécois, un maximum de prolétaires inuits de la région sans toutefois que ceux-ci ne soient employés par des compagnies sous-traitantes qui contribuent à abaisser les conditions de travail de tous. Ainsi, cela irait à la fois dans le sens des intérêts de la nation inuit et de ceux du prolétariat québécois.

Des nationalisations progressistes de cette nature, bénéficiant à la fois aux peuples autochtones et aux prolétaires non autochtones, seraient mises en œuvre de manière généralisée lors d’une révolution prolétarienne et populaire contre la bourgeoisie impérialiste canadienne. Dans les conditions actuelles, une révolution dirigée par la classe ouvrière, en s’étendant sur les territoires du Nord du pays, conduirait assurément à l’établissement de gouvernements populaires autochtones, voire potentiellement à l’instauration d’une grande république populaire nordique regroupant Inuits, Métis et autres peuples autochtones du Nord. Par nature, de tels gouvernements révolutionnaires autochtones exproprieraient sans indemnités les monopoles impérialistes opérant sur leur territoire et prendraient possession de leurs moyens de production. Cela susciterait évidemment l’hostilité ouverte de la grande bourgeoisie monopoliste, mais les masses seraient mobilisées pour faire face à ses provocations et toutes les mesures révolutionnaires seraient prises pour protéger la nouvelle propriété nationalisée d’une attaque impérialiste armée.

Les nouvelles entreprises publiques autochtones seraient soumises à un contrôle très strict de la part des autorités populaires afin d’assurer des conditions de travail rehaussées. La syndicalisation serait notamment universalisée. Ces mesures démocratiques révolutionnaires permettraient de susciter l’essor économique des Inuits et des peuples du Nord jusqu’à ce que soient réunies les conditions matérielles permettant de passer au pouvoir exclusif du prolétariat et à la mise en œuvre des mesures socialistes assurant le contrôle complet de la classe ouvrière sur la production.

C’est afin de se préparer en vue de cet objectif qu’il faut renforcer dès maintenant la solidarité entre le prolétariat canadien et les nations autochtones dominées. À travers leur alliance révolutionnaire, les prolétaires et les peuples autochtones peuvent vaincre leur ennemi commun : la bourgeoisie monopoliste protégée par l’État impérialiste canadien. En osant affronter le mastodonte hideux Glencore, les mineurs de Raglan contribuent déjà à l’avènement de cette bataille commune à venir. Les prolétaires québécois et inuits ne doivent pas céder à la propagande démagogique des capitalistes qui tentent de les monter les uns contre les autres : les grévistes ont parfaitement raison de lutter pour toutes leurs revendications, tout comme la nation inuite a le droit de se développer économiquement. Un jour, la lutte pour la démocratie populaire et pour le socialisme délogera les monstres capitalistes qui trônent au sommet de l’économie canadienne et du monde entier. Le combat révolutionnaire au Canada visera non seulement à donner le pouvoir aux ouvriers du pays, mais également à renforcer la lutte des travailleurs d’Amérique du Sud, d’Afrique et du Moyen-Orient qui sont actuellement exploités par des sociétés comme Glencore et par l’impérialisme en général.

Bâtissons le nouveau parti communiste de la classe ouvrière canadienne