Fioles de liquide rouge sur une chaine de production

Depuis le 25 mai dernier, les 227 ouvriers de l’usine Delpharm située à Boucherville au Québec sont en grève.

Ils luttent avec détermination contre un employeur sans scrupules, notamment pour l’empêcher de faire baisser leur salaire réel et d’allonger leur semaine de travail. L’entreprise pharmaceutique française Delpharm, qui vient tout juste d’acheter l’usine où ils travaillent, se montre intransigeante. Pour l’instant, la situation semble paralysée, mais les ouvriers ne se laissent pas décourager pour autant et n’entendent pas abandonner leurs revendications légitimes.

Parmi les ouvriers de cette usine de produits injectables stériles, environ la moitié sont des « opérateurs stériles » ou des « opérateurs au conditionnement ». Les autres sont des apprêteurs, des employés d’entretien, des manutentionnaires ainsi que des mécaniciens et des électro-mécaniciens. Tous sont membres de la section locale 1999 du syndicat des Teamsters. Lors d’une assemblée générale tenue le 19 mars dernier, les syndiqués avaient rejeté à 99,4% les offres patronales et avaient voté à 97% en faveur d’un mandat de grève. La vingtaine de rencontres tenues depuis le début des négociations en juin 2021 avaient mené à une impasse et il était alors devenu nécessaire d’intensifier les moyens de pression. En avril, une demande de conciliation avait été déposée au ministère du Travail par le syndicat, mais cela n’avait donné aucun résultat. Devant l’inaction des capitalistes et leur refus de satisfaire les demandes justifiées des travailleurs, le déclenchement de la grève était rendu inévitable.

Comme c’est le cas dans bien des entreprises en ce moment, les ouvriers de Delpharm cherchent à obtenir une augmentation salariale dont le taux annuel leur permettrait de faire face à l’inflation galopante actuelle. Tel que l’a déclaré Michel Héroux, président de la Section locale 1999 des Teamsters : « Au Québec, l’augmentation des denrées atteignait près de 10% en avril. L’essence, ainsi que d’autres produits essentiels, augmente tout aussi rapidement. Les travailleurs et les travailleuses ne veulent pas perdre leur pouvoir d’achat, alors ils agissent en conséquence. » La hausse généralisée du prix des marchandises est provoquée par la bourgeoisie pour faire retomber ses propres dépenses sur le dos des masses populaires et pour couper les salaires réels des ouvriers. Ce n’est que par la grève que la classe ouvrière peut y résister efficacement et les travailleurs de Delpharm l’ont très bien compris.

Outre leurs revendications salariales, les syndiqués luttent pour conserver leur horaire de travail actuel. Présentement, tous les ouvriers font des semaines de 37,5 heures. Or, afin d’accroître la quantité de plus-value qu’ils retirent par ouvrier, les capitalistes veulent obliger une partie d’entre eux à travailler 40 heures par semaine. Aussi, les syndiqués luttent pour obtenir un meilleur régime de fonds de pension. Alors que l’employeur offre un montant fixe par heure travaillée, les ouvriers cherchent à obtenir un montant correspondant à un pourcentage de leurs gains monétaires (y compris le salaire gagné pendant les heures supplémentaires), ce qui est plus avantageux. Les travailleurs luttent également pour que soit amélioré le système d’attribution des postes en vigueur dans l’usine, système injuste qui ne respecte pas l’ancienneté en plus d’être complètement chaotique. Finalement, les syndiqués cherchent à obtenir un meilleur régime d’assurance collective, le régime actuel contrôlé par l’employeur étant trop dispendieux et n’offrant pas une bonne protection aux travailleurs.

Ces revendications pourraient être satisfaites facilement avec tout l’argent qu’accaparent les capitalistes de Delpharm. L’entreprise française, qui a acheté l’usine de Sandoz Canada (une filiale du géant pharmaceutique suisse Novartis) le 1er mars dernier, réalise un chiffre d’affaires annuel de 950 millions d’euros. La compagnie, qui embauche 6 000 travailleurs, possède maintenant 17 usines en Europe et deux au Québec (soit à Boucherville et à Pointe-Claire). Son directeur général et son principal actionnaire, Sébastien Aguettant, détient une fortune personnelle de 600 millions d’euros, ce qui le place au 167e rang des plus grandes fortunes de France. Les affaires de ce bandit vont tellement bien que ses avoirs, qui totalisaient « seulement » 320 millions d’euros en 2019, ont presque doublé depuis le début de la pandémie (laquelle, on le sait, s’est avérée fort lucrative pour de nombreux capitalistes du secteur pharmaceutique n’ayant pas hésité à profiter directement de cette catastrophe humanitaire pour s’en mettre plein les poches).

Comme tout bon capitaliste, c’est évidemment pour faire encore plus d’argent gratuitement sur le dos des travailleurs que Sébastien Aguettant a acheté l’usine de Boucherville. Dans le régime économique actuel, les moyens de production sont détenus par des bourgeois improductifs comme lui qui ne cherchent qu’à réaliser le maximum de profits. À la merci des transactions privées qui se déroulent au-dessus d’eux, les ouvriers qui font tout le travail n’ont aucun pouvoir réel sur les conditions dans lesquelles ils produisent ainsi que sur les résultats de leur propre activité. La lutte syndicale est pour eux le seul moyen de forcer le capital à faire quelques concessions. À l’usine Delpharm de Boucherville, la situation se dégrade d’ailleurs depuis un bon moment déjà. Un ouvrier en poste depuis plus de 30 ans a affirmé à Cause ouvrière qu’il voyait les conditions de travail se détériorer d’année en année. Pour lui, la grève actuelle est un « mal nécessaire » pour empêcher la situation d’empirer encore plus.

Le vendredi 10 juin, après un peu plus de deux semaines de débrayage, une entente de principe avait été signée, mais elle devait encore être approuvée par les membres. Or, le lundi 13 juin, l’entente a été rejetée à 66% lors d’une assemblée syndicale à laquelle environ 200 ouvriers sur 227 ont participé. À la fin de la semaine, les capitalistes n’avaient toujours pas donné signe de vie et la grève se poursuivait. Il faut savoir que depuis l’achat de l’usine de Sandoz Canada par Delpharm, le processus de négociations s’est alourdi considérablement, le syndicat devant désormais négocier avec un comité non décisionnel jouant le rôle d’intermédiaire. Notamment, il est devenu difficile pour les représentants syndicaux d’obtenir des dates de négociation. Lors d’un entretien avec Cause ouvrière, Éric-François Cassista, le représentant en chef du syndicat des travailleurs de l’usine, a souligné que la situation actuelle contraste avec le conflit de travail qui avait marqué la négociation de la dernière convention collective il y a six ans. En effet, en juin 2016, le conflit avait pris la forme d’une grève de 24 heures suivie d’un lock-out de quelques jours seulement. Mais cette fois-ci, les capitalistes font preuve d’inertie et le bras de fer se prolonge. Or, si les capitalistes s’entêtent à ne pas vouloir donner aux travailleurs ce qu’ils réclament à juste titre, ils pourraient être responsables d’une situation difficile dans les hôpitaux canadiens et américains.

En effet, l’usine Delpharm de Boucherville est la plus grande installation de produits injectables au Canada et elle approvisionne 80% des hôpitaux du pays en produits essentiels à la santé des patients. Les travailleurs de l’usine produisent de la morphine, de l’hydromorphone, du fentanyl, des solutions administrées aux nouveau-nés prématurés et un grand nombre d’autres médicaments injectables utilisés dans les blocs opératoires et aux soins intensifs partout au Canada ainsi qu’aux États-Unis. Il y a dix ans, des problèmes de production, entre autres causés par un incendie, avaient entraîné des difficultés d’approvisionnement dans le réseau de la santé. Or, une pénurie similaire pourrait survenir si la grève se prolonge encore pendant plusieurs semaines. Si jamais une telle situation survient, ce sont les capitalistes – et eux seuls – qui devront être pointés du doigt. Comme l’avait déclaré Michel Héroux avant le début du conflit : « Bien que nos membres soient conscients de l’importance de leur travail, un éventuel débrayage pourrait avoir des répercussions sur de très nombreux patients et patientes partout au Canada. L’employeur aurait intérêt à entreprendre le processus de conciliation avec ouverture d’esprit, autrement il portera seul la responsabilité d’un conflit de travail. »

Considérant leur fonction indispensable et leur responsabilité immense, les ouvriers de l’usine Delpharm méritent beaucoup mieux que ce que les capitalistes leur offrent. Constamment sous pression, ils travaillent dans un environnement où tout est hautement contrôlé et ils n’ont absolument pas le droit à l’erreur. En effet, il en va de la santé des patients à qui l’on administre les médicaments qu’ils fabriquent. Durant le confinement au début de la pandémie, les ouvriers de l’usine avaient été classés parmi les « travailleurs essentiels » et avaient été obligés de demeurer en poste. Depuis le début, ils jouent un rôle crucial dans l’approvisionnement du réseau hospitalier. Or, en guise de seule récompense pour leurs sacrifices, les travailleurs de l’usine de Boucherville ont reçu un montant unique imposable de 700$. En fait, la reconnaissance que la bourgeoisie feignait de manifester envers les « travailleurs essentiels » dans les premiers mois de la pandémie s’est bien vite estompée. Comme l’a affirmé Jean-François Pelletier, secrétaire-archiviste de la Section locale 1999 et permanent syndical responsable du dossier : « Nos membres chez Delpharm ont été considérés comme des travailleuses et des travailleurs essentiels durant les premières vagues de la pandémie, mais lorsqu’ils veulent améliorer leurs conditions de travail, ils sont soudainement moins importants. Leur dévouement et leurs sacrifices doivent être récompensés dans un contexte d’explosion de l’inflation. »

C’est l’ensemble de la classe ouvrière qui mériterait d’avoir de meilleures conditions de vie au lieu de se voir attaquer et appauvrir par la bourgeoisie comme c’est présentement le cas. D’ailleurs, les ouvriers qui font la grève sont conscients que l’enjeu de la lutte qu’ils mènent dépasse le cadre de leur propre milieu de travail. Face à la dégradation globale de la situation du prolétariat, une travailleuse colombienne rencontrée par Cause ouvrière sur la ligne de piquetage à l’usine Delpharm a par exemple affirmé être inquiète pour l’avenir de ses enfants, qui seront affectés encore plus qu’elle-même par la paupérisation capitaliste. Elle qui était venue s’installer au Canada dans l’espoir de leur offrir de meilleures conditions de vie, elle constate aujourd’hui que la situation économique d’ici commence de plus en plus à s’approcher de ce qui se passait dans son pays d’origine, un pays pauvre soumis au pillage impérialiste.

C’est d’ailleurs parce qu’elle est consciente des conséquences du capitalisme que cette travailleuse s’est montrée agréablement surprise en constatant qu’il y avait des militants communistes actifs au pays. Elle n’était pas la seule : plusieurs ouvriers rencontrés par Cause ouvrière sur la ligne de piquetage de l’usine Delpharm ont déclaré spontanément et avec beaucoup d’enthousiasme qu’ils étaient favorables au communisme. L’un d’entre eux, un ouvrier algérien qui a lui-même été militant communiste dans son pays d’origine, a affirmé qu’il était persuadé que beaucoup de travailleurs éparpillés d’une usine à l’autre partagent les mêmes idées que lui, et que la formation d’un parti communiste servait justement à rassembler ces travailleurs isolés les uns des autres. C’est précisément l’objectif que visent les militants de l’Avant-garde communiste du Canada : construire un parti prolétarien qui regroupera les ouvriers les plus déterminés à faire la révolution pour abattre le système capitaliste actuel. Les grèves qui éclatent un peu partout, comme la grève à l’usine Delpharm de Boucherville, servent à établir un rapport de force économique entre le prolétariat et la bourgeoisie, et ainsi à retarder dans l’immédiat la détérioration de la situation matérielle des masses. En plus de ces luttes syndicales nécessaires, il faut mener une lutte politique visant à renverser le pouvoir bourgeois et à instaurer le socialisme – seul moyen de supprimer l’exploitation et de mettre fin à l’appauvrissement permanent du prolétariat.

Bâtissons le nouveau parti communiste de la classe ouvrière canadienne