Deux trains du CN sur leurs rails

Samedi dernier en matinée, 750 ouvriers de la signalisation et des communications ferroviaires employés par la Compagnie des Chemins de fer nationaux du Canada, le Canadien National (CN), ont entamé une grève d’envergure pan-canadienne afin d’obtenir de meilleures conditions de travail et des augmentations salariales leur permettant de faire face à l’inflation actuelle. Les grévistes sont membres de la Fraternité internationale des ouvriers en électricité (FIOE), un syndicat appartenant au Congrès du travail du Canada et regroupant plus de 750 000 travailleurs en Amérique, dont 1 400 employés canadiens de la signalisation et des communications dans le secteur du transport par rails.

Affectant l’ensemble du réseau ferroviaire du CN à travers le pays, la grève est susceptible de mettre une grande pression sur la bourgeoisie canadienne étant donné l’importance centrale des chemins de fer pour l’ensemble du capitalisme national. Parmi les deux grands monopoles privés qui contrôlent le transport par trains des marchandises au pays, c’est le Canadien National qui est le plus important (l’autre étant le Canadien Pacifique). Possédant le plus long réseau de chemins de fer (soit 31 500 kilomètres de voies ferrées au Canada et aux États-Unis) et le seul réseau transcontinental en Amérique du Nord, le CN transporte annuellement 300 millions de tonnes de marchandises dont la valeur totale s’élève à 250 milliards de dollars. La bourgeoisie canadienne dans son ensemble compte sur la compagnie pour transporter les récoltes, les ressources naturelles (telles que le pétrole, la potasse et le charbon) et les biens manufacturés produits au pays vers les ports ainsi que vers les États-Unis.

En novembre 2019, une grève de 3000 cheminots du CN avait lourdement entravé la circulation des marchandises au Canada, ce qui avait suscité une grande agitation au sein de la classe capitaliste d’un bout à l’autre du pays. Voyant fondre ses profits comme neige au soleil, la bourgeoisie avait même failli faire adopter une loi spéciale par le Parlement pour mettre fin au débrayage, ce qui avait témoigné du rôle primordial joué par les ouvriers du rail dans la production et la réalisation de la plus-value au pays. En raison de son impact économique puissant, la grève des cheminots du CN avait été l’un des événements les plus importants des dernières années dans la lutte des classes au Canada. Or, toutes les grèves dans le secteur du transport par rails des marchandises sont susceptibles de provoquer un conflit d’une intensité similaire.

Pour l’instant, le Canadien National a mis en œuvre un plan de contingence lui permettant de maintenir ses activités en utilisant des superviseurs et des cadres pour assurer une partie des opérations normalement effectuées par les grévistes. Dans un communiqué émis lundi dernier, la compagnie assure que ce plan « lui permet de continuer les activités ferroviaires habituelles en toute sécurité et de servir ses clients, aussi longtemps que nécessaire ». En réalité, il est impossible que le Canadien National soit en mesure d’assurer ses opérations indéfiniment malgré la grève sans qu’il y ait un impact important sur le transport des marchandises, à moins que des risques majeurs ne soient pris. En effet, les 750 travailleurs en grève effectuent normalement un grand nombre de tâches cruciales que les cadres de la compagnie ne peuvent tout simplement pas accomplir intégralement. Les travailleurs inspectent, vérifient, montent, installent, démontent, restaurent, révisent, ajustent, câblent et calibrent tout l’équipement et les composants électriques et électroniques du réseau ferroviaire d’un bout à l’autre du pays. Leur rôle est essentiel pour empêcher les déraillements de trains et les accidents graves. Une de leurs fonctions les plus importantes est de veiller au bon fonctionnement de toutes les traverses de chemin de fer au Canada afin d’assurer la sécurité de la population.

Autrement dit, en annonçant que ses activités seront maintenues au niveau habituel « aussi longtemps que nécessaire », la compagnie annonce ni plus ni moins qu’elle entend faire courir de graves dangers à ses travailleurs et aux masses populaires en général. Et ces dangers sont loin d’être une abstraction, comme le savent trop bien les ouvriers du Canadien National et du Canadien Pacifique. En effet, en raison de la négligence criminelle des monopoles du rail qui, pour augmenter leur taux de profit, sont prêts à tout pour réduire leurs dépenses en mesures de sécurité, en entretien et en main d’œuvre, les accidents ferroviaires sont très fréquents au pays, malgré que l’on en entend peu parler dans les grands médias bourgeois. En 2019, il y a eu 1245 accidents ferroviaires au pays, dont 694 déraillements, selon un rapport de la vérificatrice générale du Canada publié en 2021. Parmi ces événements, le déraillement d’un train du Canadien Pacifique le 4 février 2019 en Colombie-Britannique a causé la mort de trois membres de son équipage. C’est d’ailleurs en grande partie pour lutter contre les conditions de travail dangereuses imposées par les capitalistes du CN que les 3000 cheminots de la compagnie avaient fait la grève en 2019.

Pour supprimer les causes profondes du manque de sécurité dans le secteur du transport ferroviaire, ce sont les monopoles privés eux-mêmes qu’il faudra supprimer en mettant leurs activités sous le contrôle public d’un État ouvrier. En effet, c’est la propriété privée des moyens de production qui pousse les compagnies à la négligence criminelle. Bref, que le CN soit prêt à faire rouler ses trains dans des conditions dangereuses pour empêcher la grève actuelle d’affecter ses profits n’a rien d’étonnant.

Quoi qu’il en soit, la grève risque tout de même de provoquer un ralentissement important du transport des marchandises qui affectera l’ensemble de la bourgeoisie canadienne. C’est une bonne nouvelle pour les grévistes, car cela signifie qu’ils ont un puissant rapport de force pour obtenir les augmentations salariales qu’ils demandent. C’est également une bonne nouvelle pour la classe ouvrière dans son ensemble, laquelle subit présentement un assaut économique général de la bourgeoisie consistant à faire baisser les revenus des travailleurs grâce à l’inflation. En ce moment, toutes les grèves visant à hausser les salaires s’inscrivent dans la résistance plus large du prolétariat international contre cette augmentation accélérée du coût de la vie provoquée par les capitalistes pour s’enrichir davantage. En particulier, la grève des travailleurs du CN a le potentiel de devenir un puissant coup porté à la classe dominante canadienne dans la lutte des travailleurs du pays contre l’inflation étant donné sa portée nationale et l’impact élevé qu’elle peut avoir sur les profits capitalistes. Tous les ouvriers du pays doivent l’appuyer et s’en inspirer.

Avec raison, les 750 travailleurs des communications et de la signalisation du CN ont refusé une offre patronale qui contenait une augmentation salariale de seulement 10% étalée sur trois ans. Dans le contexte économique actuel, cette offre était tout simplement une insulte aux travailleurs. En effet, selon les dernières données révélées par Statistique Canada, l’indice des prix à la consommation a augmenté de 7,7% d’une année à l’autre au mois de mai, soit la plus forte augmentation enregistrée depuis quatre décennies. En ce qui concerne les denrées alimentaires, les prix ont même augmenté de 9,7%. L’essence, quant à elle, a subi une hausse colossale de 48%. En réalité, les hausses sont probablement plus importantes encore, puisque Statistique Canada a tendance à sous-estimer l’inflation. Pendant ce temps, les salaires horaires moyens au pays ont augmenté de seulement 3,9%, soit environ la moitié de l’inflation actuelle.

Prenant les moyens nécessaires pour que leur salaire ne s’effondre pas de cette façon, les 750 travailleurs du CN membres du FIOE n’ont pas hésité à déclencher la grève en faisant valoir leur droit élémentaire à vivre correctement et à ne pas s’appauvrir. Comme l’a déclaré Chris Nadon, président du local 2052 du syndicat qui représente 72 travailleurs de Toronto à Armstrong : « Avec l’inflation, on veut s’assurer de pouvoir rester dans la classe moyenne, et de pouvoir offrir de bonnes conditions à la nouvelle génération de travailleurs. » Or, pour empêcher les salaires de chuter, il faut empêcher la bourgeoisie de hausser ses profits en la forçant à remettre aux ouvriers une plus grande partie de la valeur qu’ils génèrent par leur travail.

Principalement causée par la création excessive de monnaie effectuée depuis 2020 pour financer l’endettement démesuré des États bourgeois et pour subventionner les grands capitalistes dont les profits montent actuellement en flèche, l’inflation est par ailleurs alimentée depuis quelques mois par la guerre impérialiste en Europe de l’Est, laquelle, outre le fait qu’elle perturbe les chaînes d’approvisionnement, est liée à une course aux armements généralisée qui entraîne de nouvelles dépenses étatiques importantes (sans parler des sanctions économiques injustes contre la Russie qui sèment le chaos dans l’économie mondiale). Par conséquent, la hausse des prix des marchandises à laquelle on assiste présentement (ainsi que son corollaire, soit l’accroissement des revenus du capital) n’est pas sur le point de s’arrêter et elle amènera de plus en plus de prolétaires dans le monde à se soulever contre les classes dominantes.

La grève des travailleurs du CN résonne d’ailleurs avec la grève historique des cheminots britanniques qui se déroule présentement au Royaume-Uni. Plus de 50 000 travailleurs des chemins de fer sont en grève ce mardi, ce jeudi et ce samedi, notamment pour obtenir des hausses salariales leur permettant de résister à l’inflation, mais aussi pour contrer la dégradation de leurs conditions de travail et pour faire annuler des milliers de licenciements prévus par les capitalistes. Il s’agit de la plus grosse grève du rail depuis 30 ans dans le pays. Plus encore, elle pourrait marquer le début de ce que les syndicats appellent « l’été du mécontentement » et s’étendre à d’autres modes de transport, voire à d’autres secteurs comme l’enseignement, la santé et la poste. Devant un mouvement d’une telle ampleur ayant pris racine dans un secteur central de l’économie, la grande bourgeoisie britannique est évidemment prise de panique. Le ministre des Transports, Grant Shapps, a par exemple déclaré que la grève « va apporter souffrance et chaos à des millions d’usagers ».

En vérité, c’est le capitalisme qui apporte souffrance et chaos à des milliards de travailleurs dans le monde. En appauvrissant les masses et en s’attaquant à leurs conditions de vie, la bourgeoisie génère inévitablement la résistance du prolétariat international. Tôt ou tard, la bourgeoisie sera renversée par la révolution prolétarienne et son régime économique injuste sera jeté aux poubelles de l’histoire. Les ouvriers des secteurs névralgiques de la production capitaliste, comme ceux du transport ferroviaire, auront un rôle de premier plan à jouer dans cette grande bataille pour déloger les capitalistes du pouvoir et pour permettre à la classe ouvrière de prendre le contrôle de la production.

Bâtissons le nouveau parti communiste de la classe ouvrière canadienne