Photo de l'usine Agropur vue de la rue

Les 250 ouvriers de la fromagerie industrielle d’Agropur à Granby dans la région de l’Estrie au Québec sont en grève générale illimitée depuis le 29 juin. Près de 200 travailleurs représentés par la Centrale des syndicats démocratiques (CSD) s’étaient unanimement dotés d’un mandat de grève quelques jours plus tôt, le 23 juin.

La convention collective en jeu est échue depuis le 25 juillet de l’an dernier. Les travailleurs ont constaté que dans son cahier de 158 demandes déposé récemment, l’employeur tentait d’émousser 32 des 33 articles de la convention précédente. Sous la menace de reculs significatifs en ce qui concerne les horaires, la sous-traitance et le temps supplémentaire, les travailleurs ont agi à l’unisson.

Les derniers mois de négociation ont été très éprouvants pour les travailleurs. Afin d’amenuiser la capacité de résistance des ouvriers et d’imposer plus facilement leurs 158 demandes, les capitalistes ont usé de méthodes antisyndicales odieuses : ils ont congédié deux dirigeants syndicaux (le président et le vice-président du syndicat) et ont suspendu pour huit semaines le secrétaire du syndicat. Aussi, déterminés à faire passer l’ensemble de leurs exigences tout en sachant bien qu’elles susciteraient une vive opposition de la part des syndiqués, les capitalistes ont demandé la présence d’un conciliateur avant même la première rencontre de négociation. Après cette première séance, le comité de négociation du syndicat a demandé à l’employeur d’identifier ses priorités. Il n’était pas question pour les travailleurs de voir leur convention collective bâtie sur plus de quatre décennies se faire démolir entièrement. Or, un mois plus tard, les capitalistes sont revenus de manière arrogante à la table de négociation avec exactement les mêmes demandes.

Entre autres, les capitalistes souhaitent pouvoir modifier à leur guise, selon leurs besoins, les horaires de travail des salariés, les obligeant par exemple à commencer à des heures différentes chaque jour. Aussi, ils veulent allonger les journées de travail en les faisant passer de huit à douze heures durant la semaine. Au total, les capitalistes veulent faire travailler les ouvriers 48 heures supplémentaires sur cinq semaines au même salaire et éliminer 30 salariés. Ce qu’exigent les patrons sur le plan des horaires chamboulerait complètement la vie familiale des travailleurs. Par exemple, si les capitalistes réussissaient à imposer leurs demandes, les ouvriers ne passeraient plus qu’une fin de semaine sur cinq avec leur famille.

Devant l’absence complète d’ouverture et l’agressivité de leur employeur, les travailleurs ont opté pour la grève. C’était le seul moyen pour eux d’empêcher leurs conditions de travail de se détériorer. Il faut noter qu’aucune demande syndicale n’a fait l’objet de négociations à ce jour : les ouvriers luttent simplement pour préserver leurs acquis menacés par Agropur. L’offensive des capitalistes visant à mettre en pièces la convention collective des travailleurs ne s’est d’ailleurs pas seulement exprimée dans les demandes que l’entreprise a formulées à ses salariés. Dans les faits, les patrons de l’usine ont déjà commencé à ne plus respecter la convention. En avril 2022, l’on apprenait ainsi que plus de 400 griefs avaient été déposés par les travailleurs ou étaient en attente d’arbitrage à la fromagerie industrielle. À présent, le nombre de griefs syndicaux en cours se situe entre 450 et 500. En fait, toutes les clauses de la convention venue à échéance ont été transgressées par la direction de l’usine. En plus de l’intimidation dont leur syndicat a récemment fait l’objet, le sort généralement réservé aux ouvriers de la fromagerie d’Agropur de Granby est inadmissible. Notamment, le roulement de personnel et les accidents de travail sont à la hausse.

La grève suscite évidemment des remous dans la province québécoise. La fromagerie de Granby reçoit en temps normal 800 000 litres de lait par jour et transforme quotidiennement 10% du lait produit au Québec, ce qui en fait l’une des usines de transformation laitière les plus importantes de la province. Durant les premiers jours de la grève, deux millions de litres de lait (sur les 70 millions de litres qui sont produits chaque semaine au Québec) ont été jetés par les fermes laitières n’arrivant plus à écouler leur production. À présent, la production de lait a été redirigée vers d’autres transformateurs au Québec et en Ontario et le lait a cessé d’être jeté. Entre temps, plusieurs producteurs de lait québécois se sont tout de même indignés publiquement du gaspillage causé par la grève, appelant « les deux parties » à trouver une solution. Ces petits patrons hostiles aux intérêts de la classe ouvrière font donc comme si les travailleurs étaient autant responsables du conflit en cours que leur employeur, lequel cherche à leur imposer des reculs scandaleux tout en se montrant fermé à toute négociation sérieuse. En fait, comme c’est le cas à chaque fois qu’une grève éclate dans un secteur industriel directement lié à l’agriculture, les capitalistes agricoles, malgré leur fausse impartialité, se sont rangés du côté du patronat, c’est-à-dire de leur propre classe sociale. Les Producteurs de lait du Québec (PLQ), association affiliée à l’Union des producteurs agricoles du Québec (UPA), ont ainsi demandé que l’usine de Granby puisse recevoir une quantité « minimale » de lait durant la grève, ce qui revient à exiger la limitation de la portée du débrayage entrepris par les travailleurs de l’usine, voire à encourager Agropur à embaucher des briseurs de grève (ce que l’entreprise a d’ailleurs fait comme l’a confirmé un inspecteur du ministère du travail ayant identifié 13 scabs après avoir été appelé par le syndicat).

Les producteurs laitiers évitent évidemment de mentionner qu’ils ont des intérêts dans le conflit étant donné qu’une bonne partie d’entre eux sont membres – et sont donc collectivement propriétaires – d’Agropur. D’ailleurs, malgré sa forme « coopérative », Agropur est une entreprise capitaliste obéissant comme toutes les autres à la loi de la plus-value, loi économique fondamentale du capitalisme. Comme en témoigne le conflit actuel, la coopérative est responsable de pratiques antisyndicales et d’attaques décomplexées contre les travailleurs. Agropur constitue par ailleurs un puissant monopole privé : avec la québécoise Saputo et l’italienne Parmalat, elle fait partie des trois entreprises multinationales qui transforment ensemble 80% du lait au Québec. Fondée en 1938 dans le canton de Granby, elle a entamé un processus de croissance et d’acquisitions à partir des années 1940 au Québec, des années 1990 ailleurs au Canada et des années 2000 aux États-Unis. Aujourd’hui, avec plus de 2 908 producteurs laitiers membres actionnaires de l’entreprise, 7 550 employés et 31 sites de transformation et de distribution en Amérique du Nord, cette coopérative agricole se classe parmi les vingt plus grandes entreprises de transformation laitière au monde. En 2021, l’empire capitaliste Agropur a réalisé un chiffre d’affaires de 7,3 milliards de dollars.

Outre la pression exercée sur eux par les producteurs laitiers, les grévistes ont été accusés sur les réseaux sociaux de ne penser qu’à leurs propres conditions de travail sans se soucier du lait gaspillé. En vérité, c’est Agropur qui est responsable de la perte des deux millions de litre de lait. Il faut savoir que la direction de l’usine de Granby procède à tous les deux ans à la fermeture temporaire de ses installations afin de nettoyer et de recalibrer les instruments de production. Tout est alors prévu à l’avance pour que le lait soit traité à d’autres usines et ne soit pas jeté. Or, bien que les capitalistes savaient qu’un conflit de travail était imminent, ils n’ont rien planifié à l’avance pour que le lait soit dirigé ailleurs.

Plus encore, quiconque n’est pas déconnecté du monde du travail et n’a pas cédé à la propagande bourgeoise sait que la classe ouvrière est la seule classe capable de se préoccuper de manière entièrement désintéressée de la production : qu’elle constitue le groupe social respectant le plus sincèrement le travail humain et ayant donc la plus grande aversion pour le gaspillage. Cela s’est notamment reflété dans le fait qu’avant d’entrer en grève, les travailleurs de l’usine de Granby ont pris soin de terminer la production en cours jusqu’à l’emballage, permettant de sauver la matière restante dans les cuves et les réfrigérateurs.

Il faut par ailleurs relativiser l’importance des deux millions de litres de lait ayant été perdus en raison de la grève. Selon l’expert en agroalimentaire Sylvain Charlebois, de 100 à 300 millions de litres de lait sont jetés annuellement au Canada, que ce soit en raison de conflits de travail ou d’autres facteurs. Ce gaspillage n’est pas inévitable puisqu’il existe des technologies qui permettraient l’entreposage du lait à long terme, par exemple en le transformant en poudre. Si ces solutions ne sont pas mises en œuvre, c’est uniquement pour des raisons d’argent et à cause de l’anarchie de la production capitaliste.

Comme on l’avait vu l’an dernier lors de la grève à l’usine de transformation de volailles Exceldor à Saint-Anselme, les lamentations bourgeoises sur le gaspillage alimentaire en temps de conflit de travail ne sont rien d’autre qu’un moyen hypocrite pour discréditer la lutte légitime des travailleurs. Les prolétaires et les masses populaires ne doivent pas se laisser berner par cette propagande démagogique et doivent se ranger résolument du côté des grévistes. Le combat des ouvriers de l’usine d’Agropur de Granby s’inscrit dans la vague actuelle de luttes ouvrières visant à résister à l’augmentation de l’exploitation des travailleurs par la bourgeoisie. Un peu partout, les prolétaires subissent des attaques, que ce soit sur le plan des salaires ou des conditions de travail. Seule l’action organisée du mouvement ouvrier peut permettre d’y faire face.

La solution ultime à ces affrontements entre le travail et le capital, c’est la prise de possession des moyens de production par la classe ouvrière : c’est la transformation des monopoles privés comme Agropur en monopoles publics appartenant à un État des travailleurs. C’est la collectivisation de toutes les entreprises capitalistes, y compris les entreprises agricoles qui seront transformées en grandes fermes socialistes d’État. C’est l’abolition de l’exploitation des travailleurs par la révolution prolétarienne. D’ici là, il faut résister avec la plus grande unité possible, comme le font les grévistes de Granby, à toutes les tentatives de la bourgeoisie de sabrer dans les conditions de travail des ouvriers.

Bâtissons le nouveau parti communiste de la classe ouvrière canadienne