Grévistes de la Carpenter's Union

La bourgeoisie canadienne, à l’instar de la bourgeoisie des autres pays impérialistes, mène présentement un assaut général contre les salaires, le pouvoir d’achat et les conditions de travail de la classe ouvrière.

Pendant plus d’un an, l’inflation provoquée par le capital pour faire baisser les salaires réels des travailleurs – et ainsi augmenter les taux de profit des entreprises – n’a cessé d’augmenter. Au Canada, la taux d’inflation officiel a atteint un sommet de 8,1% en juin dernier, soit la plus forte progression annuelle observée depuis près de quarante ans. En juillet, malgré une légère baisse, le taux d’inflation est demeuré extrêmement élevé en s’établissant à 7,6%. Évidemment, ce sont les prolétaires qui sont affectés de plein fouet par cette augmentation abrupte du coût de la vie. En effet, le prix de la force de travail n’augmente pas au même rythme que les prix des autres marchandises. Selon Statistique Canada, le salaire horaire médian des employés à temps plein âgés de 15 ans et plus n’a progressé que de 4,9% à l’échelle du pays entre le mois de juillet 2021 et le mois de juillet 2022. Cela signifie en réalité une diminution de 2,7%, et ce, en seulement un an. Si l’on se penche sur l’évolution des salaires réels depuis deux ans, l’on constate une baisse encore plus importante. Entre juillet 2020 et juillet 2022, la hausse du salaire horaire médian des employés à temps plein âgés de 15 ans et plus n’a été que de 5,29% tandis que l’indice des prix à la consommation a augmenté de 11,6% durant la même période, ce qui signifie une baisse du salaire réel de 6,31% au cours des deux dernières années.

Dans les secteurs de l’économie où se concentre la classe ouvrière, la chute du salaire réel est souvent encore plus grande. Dans le secteur de la fabrication, le salaire horaire médian des employés à temps plein âgés de 15 ans et plus n’a augmenté que de 2,9% depuis un an (diminution réelle de 4,7%) et de 1,69% depuis deux ans (diminution réelle de 9,91%). Dans le secteur de l’exploitation des ressources naturelles (foresterie, pêche, mines, exploitation en carrière et extraction de pétrole et de gaz), l’augmentation n’a été que de 3,95% depuis juillet 2021 (diminution réelle de 3,65%) et de 3,41% depuis juillet 2020 (diminution réelle de 8,19%). Dans la construction, le salaire horaire médian en juillet 2022 était seulement 5% plus élevé qu’en 2021 et qu’en 2020 (diminution réelle de 2,6% sur un an et de 6,6% sur deux ans). Dans le transport et l’entreposage, l’augmentation n’a été que de 2,9% depuis un an (diminution réelle de 4,7%) et de 8,5% depuis deux ans (diminution réelle de 3,1%).

À l’augmentation généralisée du prix des marchandises se sont ajoutées dans les derniers mois les hausses abruptes des taux d’intérêt des banques, hausses qui viennent plomber le budget déjà serré d’un grand nombre de prolétaires endettés. Le taux directeur de la Banque du Canada (taux qui influence les taux d’intérêt fixés par les banques privées) est passé de 0,25% en février dernier à 2,50% en juillet, soit une augmentation de 2,25 points de pourcentage en seulement quelques mois. Pour des familles prolétariennes possédant une hypothèque à taux variable, cette augmentation peut représenter des paiements hypothécaires mensuels de plusieurs centaines de dollars supplémentaires. Quant aux familles qui sont à taux fixe, c’est lors du renouvellement à venir de leur hypothèque que l’impact se fera sentir. Alors que le taux directeur continuera vraisemblablement à augmenter dans les prochains mois, beaucoup de travailleurs pourraient éventuellement se retrouver en défaut de paiement, voire perdre leur maison. Et contrairement à ce que prétend la bourgeoisie, ces « sacrifices » ne serviront pas à améliorer le sort des masses en combattant l’inflation (que les banques centrales des pays impérialistes ont elles-mêmes provoquée en injectant des quantités massives d’argent dans l’économie pour financer les dépenses de l’État bourgeois et stimuler artificiellement le capital), mais bien à siphonner davantage le revenu des prolétaires, à engraisser les banques privées et à renforcer la classe capitaliste dans son ensemble.

En même temps qu’augmente le coût de la vie s’accroissent à un rythme effréné les profits capitalistes. En 2021, les profits des huit plus grandes banques canadiennes ont augmenté de 39% par rapport à l’année précédente, atteignant la somme scandaleuse de 60,7 milliards de dollars. Toujours en 2021, selon le Centre canadien de politiques alternatives, les profits avant impôt des entreprises au Canada ont atteint un record historique de 445 milliards de dollars. En plus de représenter un sommet inégalé dans toute l’histoire du pays, cette somme représente une hausse de 70,4% par rapport à l’année précédente.

En examinant l’évolution des profits actuels des grandes entreprises par rapport à leur niveau pré-pandémique, l’on constate que la hausse actuelle des profits ne constitue pas un simple « rattrapage » faisant suite au ralentissement économique de 2020. En fait, pour les grands capitalistes, les affaires vont présentement bien mieux qu’avant la crise. Si l’on se fie aux données contenues dans les listes annuelles Forbes Global 2000 (dans lesquelles sont classées les 2 000 plus grandes sociétés cotées en bourse dans le monde selon une évaluation basée sur le chiffre d’affaires, les profits, l’actif comptable et la valeur boursière) de 2022 et de 20191 l’on constate que les profits de 42 des 50 compagnies canadiennes cotées en bourse les plus importantes cette année ont augmenté de 302,19% en moyenne2 dans le classement de 2022 par rapport à celui de 2019. Cette augmentation gigantesque ne peut évidemment pas s’expliquer par un simple ajustement à l’inflation, puisque l’indice des prix à la consommation n’a augmenté « que » de 10,15% au Canada entre avril 2019 et avril 20223.

Les hausses de profits signifient évidemment une augmentation faramineuse des revenus personnels des grands bourgeois. Par exemple, selon un article paru en juillet dernier dans The Globe and mail, la rémunération annuelle médiane des PDG de 100 des plus grandes entreprises canadiennes cotées à la bourse de Toronto a augmenté d’un peu plus de 23% en 2021, s’établissant à 9,13 millions de dollars. Parmi ces 100 PDG, sept ont touché une rémunération d’au moins 25 millions de dollars. En tête de liste se trouve Philip Fayer, PDG de la firme montréalaise Nuvei, qui a touché un « salaire » annuel de 140,8 millions de dollars... soit 5215 fois ce qu’un travailleur au salaire minimum (selon le taux en vigueur en 2021 au Québec) aurait gagné en travaillant 40 heures par semaine pendant 50 semaines. Mais aussi incroyable que cela puisse paraître, ce n’est encore rien comparativement aux sommes qu’ont ajoutées à leur portefeuille les plus grands magnats canadiens au cours des deux dernières années. Un rapport publié par Oxfam en janvier 2022 a par exemple montré que la richesse de 59 milliardaires canadiens s’était accrue de 111 milliards depuis le moment où la pandémie a frappé le pays en mars 2020. Cela représente un enrichissement moyen de 1,88 milliard de dollars par individu en moins de deux ans. Plus encore, si l’on se fie aux données de la liste des milliardaires du monde établie par Forbes pour l’année 2022, l’homme le plus riche au Canada, Changpeng Zhao, a vu à lui seul sa fortune croître de 63,1 milliards de dollars en 2021!

Ces quelques faits économiques font apparaître clairement sous nos yeux la « corrélation fatale entre l’accumulation du capital et l’accumulation de la misère » dont parle Karl Marx dans Le Capital. Ainsi, l’appauvrissement accéléré que subit présentement la classe ouvrière est directement lié à l’accroissement sans précédent des richesses détenues par la classe capitaliste, richesses que les travailleurs produisent pourtant eux-mêmes.

Les travailleurs canadiens répondent à l’offensive par la grève

L’exploitation accrue des travailleurs par le capital devait immanquablement provoquer une recrudescence des luttes ouvrières. Alors que les conflits de travail avaient pratiquement cessé au pays au tout début de la pandémie, on assiste non seulement à un regain d’activité du mouvement ouvrier, mais aussi à une intensification de la lutte des classes par rapport aux années ayant précédé la crise.

Les dernières semaines et les derniers mois ont été marqués par des grèves majeures un peu partout au Canada. Ces mobilisations sont, de l’aveu même des syndiqués et des grévistes, motivées par le contexte inflationniste hors du commun que la classe ouvrière canadienne subit durement depuis plus d’un an.

À Etobicoke, dans la région de Toronto, plus de 900 travailleurs du centre de distribution de la chaîne de supermarchés Metro ont déclenché une grève en avril dernier à bord de leur véhicule syndical, Unifor. Leur grève faisait écho à celle de 190 travailleurs d’un centre de distribution de Sobeys à Terrebonne au Québec qui piquetaient depuis février. Ces deux débrayages trouvaient entre autres leur élan dans le gain que les travailleurs d’un entrepôt de Sobeys en Ontario avaient arraché au terme d’une négociation musclée en janvier 2022, soit une augmentation de salaire de 19,5% sur quatre ans. À Etobicoke, le conflit de travail s’est soldé quelques jours après le déclenchement de la grève par une augmentation ajustée à l’inflation représentant plus de 8% en moyenne pour la première année.

Toujours à Toronto, plus de 15 000 travailleurs de la construction résidentielle ont déclenché une grève majeure le 1er mai lors de la Journée internationale des travailleurs. Le mouvement a rapidement pris de l’ampleur, entraînant jusqu’à 43 000 ouvriers de la construction appartenant à divers secteurs et corps de métier dans toute la province à la mi-mai. Cette mobilisation impressionnante des ouvriers de la construction était la plus vaste des deux dernières décennies dans cette industrie en Ontario. C’était aussi la première fois depuis 34 ans que les charpentiers travaillant dans le secteur industriel, commercial et institutionnel faisaient la grève dans la province. Une fois de plus, des augmentations de salaire suivant le rythme de l’inflation étaient réclamées par les ouvriers, d’autant plus que d’énormes bénéfices étaient enregistrés par leurs employeurs depuis quelques mois. À la fin de l’année 2021, l’économiste bourgeois Jim Stanford notait que le salaire nominal des travailleurs de la construction en Ontario n’avait augmenté que de 1,9% par année en moyenne au cours des cinq années précédentes. Plus encore, si l’on se fie aux données de Statistique Canada, le salaire horaire médian des employés à temps plein âgés de 15 ans et plus dans le secteur de la construction avait baissé de 2,29% entre avril 2020 et avril 2022, alors que le taux d’inflation s’était élevé à 10,4% depuis deux ans dans cette province (ce qui représente donc une baisse réelle de 12,69%). Dans ce contexte, les offres minables des capitalistes de la construction ont évidemment attisé la fougue des travailleurs. La grève a permis d’arracher des augmentations de salaire supérieures à ce que les patrons proposaient initialement. Les 15 000 charpentiers ont par exemple obtenu des augmentations d’environ deux points de pourcentage plus élevées que ce prévoyait l’offre qu’ils avaient rejetée au départ.

La métropole ontarienne a aussi été remuée par la grève des 330 ouvriers de l’entrepôt de La Baie d’Hudson en juin dernier à Scarborough jusqu’à la ratification d’une convention collective comprenant un rehaussement salarial de 13,3% sur trois ans en plus d’une paie rétroactive de 1 500$ par travailleur. Ces ouvriers, vivant de paye en paye sans possibilité d’épargne, étaient déterminés à lutter contre la lucrative division de commerce électronique de la HBC, d’autant plus qu’elle fait des affaires en or depuis le début de la pandémie.

Plus encore, plus de 2 500 concierges de la ville de Toronto représentés par le Syndicat des employés de service (SEIU) ont aussi laissé planer la menace d’une grève imposante à la fin du mois d’avril afin de dénoncer les bas salaires leur étant réservés (15,70$/heure en moyenne avec un plafond salarial de 16,45$/heure) alors que le coût de la vie explose et qu’il n’est plus possible pour eux de joindre les deux bouts.

Le 20 juin, la grève des 750 travailleurs assignés à la signalisation et à la communication du Canadien National (CN) a eu l’effet d’un coup de tonnerre sur le transport des marchandises par voie ferroviaire au pays jusqu’à l’acceptation d’un arbitrage exécutoire deux semaines plus tard par leur syndicat, la Fraternité internationale des ouvriers en électricité (FIOE), résolu à faire passer la négociation à la vitesse supérieure. Puis le 8 juillet, les 2 400 employés de VIA Rail ont émis un avis de grève de 72 heures aux voyageurs et à leur employeur suite à un mandat adopté à 99%. Unifor invoquait les « temps difficiles » qui poussaient leurs membre à vouloir « obtenir la meilleure convention possible ».

À quelques kilomètres de Montréal, la grève de plus de deux mois à l’usine Molson Coors de Saint-Hubert au printemps dernier aura permis de ratifier une convention avec des augmentations de salaires bien meilleures que celles que l’entreprise daignait d’accorder avant l’arrêt de travail prolongé, les augmentations obtenues allant même jusqu’à 50% sur cinq ans pour les travailleurs de certains échelons.

Ce genre de victoires des prolétaires suite à des bras de fer avec la bourgeoisie, dans un contexte où il est de moins en moins possible pour les travailleurs de boucler le budget, ont fait de nombreux émules au Québec : 571 employés du Casino de Montréal en grève depuis la mi-mai, 630 ouvriers de la mine Raglan en grève depuis la fin mai, 260 ouvriers d’Agropur en grève entre la fin juin et le mois d’août, sans compter les plus petits îlots de lutte tels que les 37 travailleurs de la Coop BMR-Novago à Joliette en grève depuis le 10 novembre 2021, la dizaine de métallos portuaires chez Océan remorquage à Sorel en grève depuis le 20 juin, les 40 travailleurs l’usine de Montour Ltée à Blainville en grève depuis le 15 juin, etc.

On peut également ajouter à cette liste la grève générale illimitée déclenchée le 22 juillet dernier par les 70 salariés de l’épicerie Maxi de Lac-Mégantic en réaction à des offres salariales se situant en moyenne entre 2% et 2,25% alors que l’inflation au Québec atteignait 7,99% en juin. Pour ces travailleurs gagnant entre 14,48$ et 16,31$ de l’heure, l’inflation est particulièrement dure à encaisser. Bernard Cournoyer, coordonnateur régional de la Centrale des syndicats démocratiques (CSD) qui représente les salariés, a bien résumé la situation en disant : « Écoutez, il y a du monde avec qui je parlais et ce n’est pas des farces ce que je dis : ils ne peuvent pas mettre de la viande tous les jours dans leurs assiettes ».

Le 12 août, les préposées aux chambres du Comfort Inn de Boucherville ont également entamé une grève générale illimitée pour que leur salaire de misère soit augmenté. La présidente de l’unité syndicale qui représente ces travailleuses a déclaré : « On ne demande pas la lune, juste un salaire raisonnable pour nourrir notre famille et payer nos comptes. Avec 16,98$ l’heure, on n’arrive juste pas ».

À l’échelle canadienne, une autre lutte importante a été entamée tout récemment. Le 15 août, la British Columbia General Employees’ Union (BCGEU) représentant plus de 33 000 travailleurs du secteur public en Colombie Britannique entamait des moyens de pression variés allant jusqu’à une grève pour les employés des services non-essentiels. Au cœur de leurs revendications se trouvait la protection du salaire réel menacé par l’inflation fulgurante des derniers mois. Cette mobilisation large et puissante n’est pas sans rappeler la spectaculaire grève de l’automne dernier des employés du gouvernement du Nouveau-Brunswick qui rassemblait 20 000 membres du Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP). Pendant deux semaines, la province avait été paralysée alors que les secteurs de l’éducation, de la santé et de la fonction publique étaient au ralenti ou à l’arrêt.

Tous ces conflits participent au même élan général de résistance ouvrière, élan qui se traduit notamment dans la multiplication du nombre de débrayages à l’échelle du pays par rapport aux années passées. Au Québec, après les trois premiers mois de cette année seulement, le ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale dénombrait 45 grèves et deux lock-out pour un total de 47 conflits de travail, soit près de quatre fois la moyenne des trois dernières années sur une période comparable. Certes, le nombre de grèves enregistré a été gonflé par le débrayage des 19 accréditations du secteur ambulancier en conflit avec le gouvernement Legault. Mais même en faisant abstraction de ce mouvement, le nombre de grèves était beaucoup plus élevé que celui enregistré au cours des années précédentes. Ainsi, en ignorant la grève des ambulanciers, 26 grèves ont été recensées entre janvier et mars 2022, alors qu’il n’y en avait eu que 10 en 2021, 13 en 2020 et 10 en 2019 au cours du même trimestre.

À l’échelle canadienne, selon les données fournies par Statistique Canada, 109 grèves ont été déclenchées durant les six premiers mois de 2022, soit l’équivalent du nombre moyen de grèves déclenchées annuellement entre 2013 et 2021 (la moyenne annuelle exacte pendant cette période étant de 110). Plus encore, le nombre de jours-personnes non travaillés au pays pour cause de grève s’élevait à 1 597 650 à la fin des deux premiers trimestres de 2022 alors que la moyenne annuelle entre 2013 et 2021 n’a été que de 1 120 794. En Ontario, l’intensification des luttes ouvrières est particulièrement remarquable. Dans la province la plus populeuse au Canada, le nombre de jours-personnes non travaillés en raison de conflits de travail (incluant grèves et lock-out) au terme des six premiers mois de 2022 était de 1 114 674, soit plus du triple de la moyenne annuelle enregistrée entre 2013 et 2021, laquelle s’élève à 349 747.

Comme on le constate, la hausse du coût de la vie incite aux fronts communs et constitue un comburant pour des luttes économiques en chaîne et de haute intensité.

La bourgeoisie s’inquiète en voyant les travailleurs se tenir debout

Depuis que les capitalistes ont commencé à faire monter leur prix de manière exceptionnellement élevée il y a un peu plus d’un an, leurs représentants officiels et leurs idéologues de service font beaucoup de bruit pour décourager les travailleurs de réclamer des hausses salariales leur permettant de conserver leur pouvoir d’achat. Ils prétendent notamment que l’augmentation des salaires provoquerait une « spirale inflationniste » dont on ne pourrait plus s’échapper.
Évidemment, à partir du moment où les grèves ont commencé à se multiplier à l’échelle du pays, la bourgeoisie a redoublé d’ardeur pour briser cet élan de lutte. Au printemps dernier, Karl Blackburn, président et chef de la direction du Conseil du patronat du Québec, a par exemple parlé dans les médias bourgeois d’une « tempête parfaite » qui « favorise grandement » les travailleurs :
« Ça se passe bien quand les entreprises ont les moyens de payer, mais dans des entreprises des secteurs de la restauration et du tourisme, par exemple, on n’a pas la capacité de survivre à cette spirale inflationniste. Dans certains cas, les hausses salariales sont bien au-delà de l’inflation ».4

Plus récemment, Frédéric Laurin, économiste et professeur à l’UQTR, affirmait dans les médias bourgeois :

« Dès maintenant, les salariés vont demander des augmentations de salaire, et dès maintenant, les entreprises vont augmenter leurs prix… C’est de l’inflation qui génère de l’inflation, il faut casser ce phénomène rapidement. »

De manière plus significative, le 13 juillet dernier, lors de l’annonce de la décision de la Banque du Canada de hausser son taux directeur à 2,50%, Tiff Macklem, le gouverneur de la banque, a déclaré que les hausses de salaire constituaient l’une des causes importantes de l’inflation galopante au pays :
« Les employeurs ne trouvent pas assez de travailleurs et augmentent les salaires pour attirer et retenir le personnel. Les ménages dépensant beaucoup, les entreprises répercutent la hausse des coûts des intrants et de la main d’œuvre en augmentant les prix ».
Puis, s’adressant à une audience composée de capitalistes lors d’un webinaire organisé par la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante (FCEI), Tiff Macklem les a exhortés à ne pas céder aux revendications salariales des travailleurs. Poursuivant l’objectif d’imposer une discipline de classe à l’ensemble de la bourgeoisie, il a formulé l’injonction suivante :

« En tant qu’entreprise, ne prévoyez pas que le taux d’inflation actuel se maintienne à ce niveau longtemps. N’intégrez pas ça dans les contrats à long terme. Ne l’intégrez pas dans les salaires ».

Cette déclaration est particulièrement intéressante pour deux raisons. D’abord, Tiff Macklem reconnaît que l’inflation précède les hausses salariales (puisqu’il ne faudrait pas « l’intégrer » dans les salaires), ce qui veut donc dire que ces hausses ne peuvent pas en être la cause. Ensuite, il révèle le véritable objectif de la politique de la Banque du Canada – et de l’ensemble de la bourgeoisie –, qui est de faire baisser les salaires réels des travailleurs.

En vérité, le concept de la « spirale inflationniste » (selon lequel les hausses de salaire amèneraient les entreprises à hausser encore plus leurs prix, incitant ensuite les travailleurs à réclamer de nouvelles hausses de salaire, et ainsi de suite) n’est rien d’autre qu’une mystification bourgeoise. Colportée par tous les économistes officiels et propagée par tous les grands médias, cette tromperie permet d’une part à la classe dominante de dissimuler les causes réelles de l’inflation en accusant les salariés d’en être responsables, et d’autre part de semer le doute parmi les ouvriers quant à la pertinence de leurs luttes économiques, et ce, afin de briser leur volonté de résister à l’accroissement de leur exploitation.

La fable de la « spirale inflationniste » n’est d’ailleurs pas nouvelle. En fait, la bourgeoisie a toujours répandu le mythe selon lequel l’inflation était provoquée par la hausse des salaires. Malheureusement pour elle, la science développée par Marx a depuis longtemps permis de réfuter ce mensonge.

La hausse des salaires ne génère pas d’inflation

Dans son ouvrage Salaire, prix et profit écrit en 1865, Marx a démontré qu’une hausse générale des salaires n’entraîne pas une hausse générale des prix, mais plutôt une baisse générale du taux des profits. Autrement dit, elle entraîne une modification en faveur de la classe ouvrière du rapport entre les deux parties constitutives du revenu national que sont les salaires et les profits. En effet, la somme relative des salaires ouvriers par rapport à la somme relative des profits du capital au sein de l’économie n’est pas une donnée fixe, mais variable. Sinon, il n’y aurait pas de lutte entre les travailleurs et les capitalistes autour du prix de vente de la force de travail. Les capitalistes ne s’opposeraient jamais aux augmentations de salaire demandées par les travailleurs, puisqu’ils n’auraient qu’à hausser systématiquement le prix de leurs marchandises pour annuler l’effet de ces augmentations. Or, n’importe quel ouvrier expérimenté sait que les capitalistes sont hostiles aux augmentations de salaire de leurs employés et font généralement tout ce qu’ils peuvent pour faire baisser le prix de la force de travail. S’ils agissent ainsi, c’est parce que le profit provient uniquement du travail vivant effectué par les ouvriers (et non du travail passé incorporé dans les moyens de production) et plus précisément de la partie non payée de ce travail. Par conséquent, plus les salaires montent, plus la partie non payée du travail vivant diminue.

Pour ce qui est du prix des marchandises, les capitalistes ne peuvent pas simplement l’augmenter selon leur volonté et en dehors de toutes contraintes sociales et matérielles. Si c’était le cas, ils n’auraient d’ailleurs pas besoin d’attendre que les salaires des travailleurs augmentent pour fixer des prix exorbitants. En fait, comme l’a bien compris Marx, le prix des marchandises oscille au gré de l’offre et de la demande autour de leur valeur réelle, laquelle n’est pas décidée subjectivement, mais est plutôt déterminée objectivement par le temps de travail socialement nécessaire à leur production. Ce temps de travail se décompose en deux parties : le temps de travail passé (celui ayant servi à produire les moyens de production nécessaires) ainsi que le temps de travail présent (qui se décompose à son tour en deux parties, dont l’une revient à l’ouvrier et l’autre est accaparée par le capitaliste). Que le salaire des travailleurs augmente ou diminue ne change rien au temps de travail nécessaire à la production des marchandises et ne change donc rien à leur valeur. La modification de la somme des salaires ne fait que modifier la quantité de travail non payé que les capitalistes s’approprient sous la forme de profits.

Il est vrai qu’au stade impérialiste du capitalisme, les monopoles, en dominant entièrement certains marchés, sont en mesure de fixer des prix sensiblement supérieurs à la valeur réelle des marchandises (comme le font par exemple les compagnies pétrolières ou encore les grandes compagnies de télécommunication telles que Rogers au Canada). Cela dit, les prix de monopole ne suppriment pas les limites déterminées par la valeur des marchandises. Le fait que certaines entreprises monopolistes puissent vendre leurs marchandises au-dessus de leur valeur ne change pas la somme totale de la valeur produite dans l’ensemble de l’économie (c’est-à-dire la somme totale du temps de travail socialement nécessaire effectué). Surtout, ce phénomène n’a rien à voir avec la hausse des salaires des travailleurs exploités par les monopoles : il s’agit d’une simple redistribution de la plus-value au sein de la bourgeoisie.

Certes, les marchandises peuvent aussi être vendues temporairement au-dessus de leur valeur si la demande est supérieure à l’offre. Ainsi, pour que la hausse générale des salaires provoque une hausse globale des prix, il faudrait qu’elle s’accompagne d’une hausse de la demande globale, sans quoi les capitalistes n’arriveraient pas à écouler leurs marchandises aux prix majorés. Or, cela est impossible. Rappelons d’abord que l’ensemble des biens produits dans l’économie inclut non seulement les biens destinés à la consommation ouvrière, mais également les biens de consommation de luxe destinés à la bourgeoisie. Supposons qu’une hausse générale des salaires entraîne une demande accrue pour les biens destinés à la consommation ouvrière, mais pas pour les biens de luxe. Il se produirait alors une hausse temporaire du prix des moyens de subsistance et une baisse temporaire du prix des biens de luxe (puisque les revenus des capitalistes produisant ce type de biens auraient baissé à cause des hausses salariales, faisant diminuer leur propre consommation de luxe). Cette perturbation des prix serait ensuite suivie d’une baisse générale du taux de profit et d’un retour aux prix « normaux » une fois l’offre ajustée à la demande. Les capitalistes produiraient alors simplement une plus grande quantité de biens de consommation destinés au prolétariat et une moindre quantité de marchandises destinées à la bourgeoisie. Supposons maintenant que l’élévation du revenu des travailleurs amène une demande croissante, du côté du prolétariat, pour l’ensemble des biens produits dans l’économie. Cette demande croissante serait alors inévitablement compensée par une demande décroissante du côté des capitalistes, dont le pouvoir d’achat aurait diminué en raison de la baisse de leurs profits. Il n’y aurait donc pas de hausse de la demande totale, et donc pas d’augmentation des prix.

En somme, l’inflation, en tant que hausse généralisée du prix des marchandises, n’est nullement causée par la hausse du prix de la force de travail. Le fait que l’inflation actuelle dépasse largement la hausse du niveau des salaires en est d’ailleurs la preuve empirique. C’est la bourgeoisie qui, dans sa course aux profits et à l’enrichissement débridé, constitue la force sociale à l’origine de l’inflation. En injectant des quantités excédentaires d’argent dans l’économie pour stimuler artificiellement son système de production sénile, soutenir sa propre consommation parasitaire et faire retomber ses dépenses inutiles sur le dos des travailleurs, la bourgeoisie fait perdre sa valeur à la monnaie, et par le fait même, fait perdre leur pouvoir d’achat aux masses exploitées qui n’en disposent qu’en quantité relative décroissante (contrairement aux riches qui en captent une part toujours plus grande).

La bourgeoisie est une classe parasitaire, inutile à la société et dont le mode d’existence fondé sur l’exploitation du prolétariat ne fait que semer le chaos dans l’économie. C’est uniquement son élimination en tant que classe qui permettra d’en finir une fois pour toutes avec l’inflation, tout comme d’en finir avec l’anarchie économique qui caractérise de manière générale la production capitaliste.

Les ouvriers ont raison de lutter contre leur appauvrissement

Le contenu de classe de l’inflation, même si celle-ci prend la forme de la spoliation des prolétaires en tant que consommateurs, réside dans le fait qu’elle est une attaque contre les salaires des travailleurs. L’inflation est essentiellement une diminution générale de la valeur de l’argent que les ouvriers reçoivent en échange d’une partie du travail qu’ils effectuent. Cette diminution constitue donc par le fait même une augmentation du temps de travail non payé effectué par les ouvriers lors du procès de production, c’est-à-dire une augmentation de leur exploitation. Même si l’inflation se manifeste dans la sphère de la circulation des marchandises, c’est dans la sphère de la production, et donc dans le rapport entre le Travail et le Capital, que la classe ouvrière peut et doit y résister.

Dans l’immédiat, c’est uniquement en luttant pour des hausses salariales substantielles que la classe ouvrière peut préserver (ou améliorer) son niveau de consommation. Toutes les autres « solutions » proposées par la bourgeoisie ne sont que des moyens dissimulés pour exploiter encore plus les travailleurs. Les gains salariaux que les travailleurs parviennent à arracher en faisant la grève (ou en menaçant de la faire) leur permettent d’atténuer – voire dans certains cas d’annuler – les effets de l’inflation sur leur situation matérielle. On peut d’ailleurs constater qu’au Québec, province comptant le plus grand nombre de grèves par année au pays (121 conflits déclenchés en 2021 comparativement à 34 en Ontario malgré le fait que la population québécoise est moins nombreuse) et où le mouvement ouvrier est plus puissant que dans les autres provinces (le taux de syndicalisation y était de 36,9% en 2021 comparativement à 29% pour l’ensemble du Canada et à 25,2% pour l’Ontario), les augmentations de salaire ont été bien plus importantes que dans le reste du pays au cours de la dernière année. La hausse du salaire horaire médian pour les employés à temps plein âgés de 15 ans et plus a même été de 10,96% entre juillet 2021 et juillet 2022 au Québec, dépassant le taux d’inflation officiel qui s’est élevé à 7,29% pendant la même période.

Bien sûr, un grand nombre de prolétaires québécois n’ont pas bénéficié de telles hausses et ont tout de même été durement frappés par l’inflation. Par exemple, dans la fabrication, en incluant les employés à temps partiel, la hausse du salaire horaire médian n’a été que de 5,76%; dans le transport et l’entreposage, elle n’a été que de 4%. Il faut aussi mentionner que la hausse du salaire horaire médian de l’ensemble des employés québécois est tout de même demeurée inférieure à l’inflation au cours des deux dernières années. Il n’en demeure pas moins que la force des syndicats et l’effervescence du mouvement ouvrier au Québec ont, de manière générale, empêché la bourgeoisie de faire baisser les salaires réels des travailleurs aussi fortement que dans le reste du pays.

Il ne faut pas écouter les économistes bourgeois et les apologistes du capitalisme. Les travailleurs ont raison de rejeter les offres salariales sous l’inflation, de réclamer des hausses de salaire, de faire la grève et d’employer tout autre moyen de lutte à leur disposition pour les obtenir. Avec la multiplication et l’intensification des grèves, la classe ouvrière accélère le pas vers la révolution prolétarienne et l’instauration du socialisme, seule solution pour mettre fin à l’exploitation et au désordre économique.

 

1.L’année 2019 a été choisie pour que les données correspondent le plus possible à la période ayant précédé immédiatement le début de la pandémie.

2.Sur les 50 compagnies canadiennes les plus importantes figurant dans le classement de 2022, huit ont été éliminées du calcul puisqu’elles ne figuraient pas dans le classement de 2019.
 
3.Nous utilisons ici la période d’avril 2019 à avril 2022 étant donné que les classements Forbes Global 2000 de 2019 et de 2022 ont été publiés en mai 2019 et en mai 2022 respectivement.
 
4.En réalité, selon Statistique Canada, le salaire horaire médian dans le secteur de l’hébergement et de la restauration au Québec pour les employés à temps plein âgés de 15 ans et plus n’a augmenté que de 4,29% entre juillet 2021 et juillet 2022 tandis que le taux d’inflation s’est élevé à 7,29% pendant cette période.

Bâtissons le nouveau parti communiste de la classe ouvrière canadienne