Le vendredi 28 octobre, afin de souligner le dépôt de ses revendications, le front commun intersyndical réunissant la FTQ, la CSN, la CSQ et l’APTS représentant les 420 000 travailleurs de la santé, des services sociaux, de l’éducation et de l’enseignement supérieur de la province québécoise ont marché dans le Vieux-Québec et manifesté devant les bureaux du Conseil du trésor. « Un enrichissement et une protection permanente contre l’inflation garantissant le maintien [du] pouvoir d’achat » sera à l’ordre du jour de la prochaine négociation à l’initiative du front commun. En plus d’un rehaussement salarial, ce sont des bonifications au niveau de la retraite, des droits parentaux, des disparités régionales et des assurances collectives qui seront réclamées au Comité patronal de négociation du secteur de la santé et des services sociaux. Si la perspective de former un front commun était à considérer après la dernière négociation – qui a introduit un appauvrissement pour bien des travailleurs des services publics –, cette perspective est devenue un incontournable pour les centrales syndicales dans le contexte actuel où l’indice des prix à la consommation (IPC) est parti en vrille. « De bonnes conventions collectives, ça ne se gagne pas seulement à la table de négociation. Ça se gagne avec une mobilisation, ça se gagne dans la rue », a affirmé François Enault, vice-président de la CSN en point de presse entouré d’autres représentants du nouveau front commun.

Les conventions collectives en jeu expirent le 31 mars 2023. Le gouvernement du Québec doit déposer ses offres à la fin du mois de novembre ou dans la première moitié du mois de décembre 2022. Les négociations s’enclencheront donc officiellement au début de l’année 2023. Ce sera très certainement le début d’une chaude lutte, si l’on en croit les intentions diamétralement opposées du gouvernement provincial et des travailleurs de l’appareil d’État.

Cette année, les centrales syndicales ont décidé, avec raison, de reprendre la stratégie de former un grand front commun pour lutter contre le gouvernement. En fait, leurs membres ont voté massivement en faveur de la création de ce front, constatant l’échec cuisant sur lequel la négociation à la pièce a débouché il y a moins d’un an. En effet, lors de la négociation des conventions 2020-2023, les syndicats avaient fait bande à part, affaiblissant l’unité des travailleurs et permettant au gouvernement de « diviser pour mieux régner ». Certes, l’APTS et la FIQ avaient formé une alliance, mais celle-ci n’avait pas tenu le coup jusqu’au bout. Question de se reprendre, le slogan « Nous, d’une seule voix » adopté pour la campagne en cours fait écho, 50 ans plus tard, au célèbre Front commun de 1972 avec son slogan « Nous, le monde ordinaire ».

De son côté, bien évidemment, le gouvernement Legault souhaite poursuivre sa stratégie consistant à bonifier la rémunération de certains corps d’emplois plutôt que d’autres. La présidente du Conseil du trésor, Sonia LeBel, qui a été reconduite dans ses fonctions dans le nouveau cabinet des ministres de la CAQ, l’a d’ailleurs fait savoir très clairement la semaine dernière : « Le gouvernement devra rétablir de nouvelles priorités pour cette ronde de négociations là. On a réussi, dans la dernière ronde, à mettre des priorités de l’avant et à faire ce que j’appelle, moi, des négociations différenciées. C’est encore l’intention. » Aux côtés de cette représentante de la bourgeoisie se tiendront entre autres l’ex-président du Conseil du trésor, aujourd’hui ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé, de même que Bernard Drainville, maître dans l’arrogance et le mépris de travailleurs, qui fera office de ministre de l’Éducation.

Outre les revendications pour améliorer les conditions de travail, les syndicats s’entendent pour « protéger les services publics » en faisant front dans cette négociation. En effet, le sous-financement et les compressions dont les services publics font l’objet depuis un quart de siècle empêche que leurs lourds problèmes internes soient résolus. Or, comme « solution » à ces problèmes dont elle est elle-même responsable, la bourgeoisie brandit le recours au privé, lequel, loin de représenter une amélioration des services, ne fait qu’aggraver la situation. « Nous aimerions entendre M. Dubé expliquer comment il compte bonifier les conditions de pratique et de travail pour rendre ce réseau plus attractif, plutôt que de l’entendre louer le recours à des entreprises dont le principal objectif consiste à engranger des profits », déplorait Robert Comeau, président de l’APTS. «  […] on le voit en santé et en éducation, il y a quelque chose qui ne marche pas. Et si on n’est pas capable de trouver des solutions, ben ça va péter », ajoutait Daniel Boyer, président de la FTQ.

Signe que la bourgeoisie entend renouveler son offensive contre les services publics, l’idée de privatiser davantage le secteur de la santé s’est invitée à la campagne électorale provinciale de l’automne 2022. Au cours de la campagne, Christian Dubé a notamment annoncé l’arrivée de mini-hôpitaux privés. Il avait d’ailleurs déjà confirmé en mars dernier sa volonté d’accorder plus de place au privé dans sa réforme du système de santé. Quant aux autres partis bourgeois, ils sont tous allés, chacun à leur manière, dans le même sens que l’actuel ministre. Pour les infâmes libertariens du Parti conservateurs du Québec, davantage de privé en santé introduirait davantage de concurrence, ce qui conduirait soi-disant à un rehaussement de la qualité des services publics. Or, c’est exactement le contraire qui se produit depuis des années. Entre autres, le recours aux agences privées de placement crée un déséquilibre dans les conditions de travail, ce qui rend le système de santé publique inopérable et le travail insupportable pour les employées du réseau qui se retrouvent en sous-effectifs pour combler les horaires erratiques. Alors que le Parti libéral abonde, sans surprise, dans le même sens que la CAQ, le Parti québécois et Québec solidaire claironnent qu’il faut poursuivre le virage ambulatoire, revenir à une plus grande décentralisation et miser sur les soins à domicile. Autrement dit, ils prônent de continuer à définancer les établissements publics qui prennent en charge les cas complexes et exigeants. Or, tout le monde sait qu’il n’est pas possible d’octroyer ces services dans les logements des patients à coups de visites à domicile de 15 minutes ici et là par des auxiliaires qui se déplacent en voiture sur de larges territoires. Dire le contraire est une insulte pour tous ceux qui accompagnent des personnes malades et âgées méritant une supervision, un accompagnement et des soins de tous les instants! En bref, aucun parti bourgeois ne mise sur une bonification réelle du réseau public, bien au contraire. Au Québec, les politiciens sont tous d’accord pour réserver aux hôpitaux le sort qu’ont déjà connu les résidences pour personnes en perte d’autonomie, les cliniques médicales et dentaires, les pharmacies, les cliniques de physiothérapie, les cabinets de psychologues et les écoles secondaires : l’invasion du privé, voire l’engloutissement par celui-ci.

Dans leur volonté de privatisation et de décentralisation, les partis bourgeois font fi de la recherche sur l’organisation du travail et sur la saine gestion. Toutes les études sur l’usage du réseau privé pour appuyer le réseau de la santé démontrent que cette stratégie est moins performante et plus coûteuse que de se contenter de financer le réseau public. Par exemple, les statistiques démontrent que les établissements privés à but lucratif présentent un taux de mortalité plus élevé (2%) que celui des établissements publics ou sans but lucratif. En plus, ils entraînent des coûts significativement supérieurs (19%), profit oblige. Par ailleurs, il est à noter que malgré l’expansion du secteur privé, c’est le réseau public qui assume généralement à lui seul la prise en charge des cas urgents, imprévus et complexes de même que celle des cas opérés au privé qui connaissent des complications. Aussi, en plus d’augmenter les dépenses, l’introduction du privé n’a aucun impact sur les listes d’attente. Non seulement, le privé en santé entraîne davantage de restrictions budgétaires pour le public, mais il requiert une ponction de taxes et d’impôts plus importante que le rehaussement des bâtiments, des équipements, des horaires de travail, de la main-d’œuvre et des rémunérations dans le réseau public qui, lui, ne délaisse aucun patient. Pire, le privé en santé diminue la capacité chirurgicale du réseau public. Il en va de même pour l’imagerie médicale où le recours au privé est massif. « Les hôpitaux publics possèdent des appareils très coûteux, mais qui ne sont souvent utilisés qu’entre 8:00 et 16:00, illustre Robert Comeau. Donc, on paie deux réseaux : un qui sert à enrichir les médecins au privé et un autre qui ne fonctionne parfois qu’à 33 % de ses capacités. C’est absurde. »

En fait, les résultats des études sur le recours au privé en santé n’ont rien de surprenant. Enfermer l’organisation du travail dans le cadre étroit de la propriété privée et soumettre les travailleurs à l’impératif irrationnel de générer des profits pour une minorité de parasites, cela constitue nécessairement un immense gaspillage et une énorme perte d’efficacité. L’histoire le démontre : tout le progrès économique et social qui a eu lieu jusqu’à maintenant est passé par une socialisation et une centralisation plus avancées des moyens de travail et du travail lui-même. L’histoire montre aussi que c’est sous le socialisme soviétique, quand la médecine et les soins de santé ont été rendus entièrement publics et quand ils ont échappé pour la première fois au rôle directeur de la loi capitaliste de la valeur, que les masses ont bénéficié gratuitement des meilleurs soins. C’est logique : lorsqu’on déploie toutes les ressources possibles pour soigner le plus grand nombre au lieu de le faire pour enrichir le plus petit nombre, on obtient forcément de meilleurs résultats. La bourgeoisie, elle, ne cherche pas à obtenir les meilleurs résultats pour les masses. Ce qui l’intéresse, c’est son porte-feuille. Son appareil d’État, malgré son apparence « publique », n’est en réalité rien d’autre qu’un outil servant à gérer son capital et à exploiter les travailleurs. Plus il aide la classe capitaliste à encaisser des profits, mieux il joue son rôle.

L’intérêt général du prolétariat entre toujours en collision avec celui de la bourgeoisie et l’exemple du privé en santé l’illustre bien. Si les syndicats réclament des réinvestissements pour un renforcement du réseau public qui passent par l’amélioration des conditions de travail, le Conseil du trésor, lui, voit les choses tout à fait autrement. Avec une écrasante majorité à l’Assemblée nationale, le gouvernement caquiste, bien calé dans son fauteuil, fera très certainement la vie dure aux syndiqués. Que les risques et les surcoûts en santé soient laissés au public de la manière la plus incongrue, dans une période de crise sanitaire et économique, cela ne dérange pas le cabinet des ministres. Que les contribuables se fassent vider les poches de toutes les manières possible pour le bénéfice d’une poignée de bourgeois, c’est le mandat auquel s’affaire le gouvernement élu et tous ses adversaires-complices qui siègent devant lui.

À la lumière de la grève qu’ont voulu récemment déclencher 55 000 travailleurs ontariens de l’éducation et qui a été outrageusement illégalisée par le gouvernement Ford au moyen d’une loi spéciale, il apparaît clair que la bourgeoisie québécoise se montrera elle aussi impitoyable face à la demande d’une hausse salariale de 7 % sur 3 ans et d’un mécanisme d’indexation annuelle de chaque taux et de chaque échelle selon l’IPC. Elle fera tout en son pouvoir pour briser le front commun, diviser les travailleurs et restreindre le droit de grève dans les secteurs « non essentiels » comme l’éducation. Les travailleurs devront s’armer de courage pour tenir tête à un gouvernement qui fera la sourde oreille.

Cette négociation qui débute bientôt est l’affaire de tous les travailleurs de la province, car elle met en lumière le naufrage des services publics en santé et en éducation qui bénéficient à toute la population prolétarienne. Le démantèlement des établissements publics au profit du privé est une attaque majeure contre la classe ouvrière. Les travailleurs ont absolument raison de se battre pour la dénoncer, car cette attaque met en péril leur avenir et leur vie. Cela dit, s’il faut mener un combat immédiat pour préserver ce qui peut être préservé dans le cadre du capitalisme, la lutte la plus conséquente pour la mise en place de véritables services publics demeure, encore aujourd’hui, la lutte pour le socialisme. Cette lutte générale, il faut la mener, elle aussi, dès maintenant. Construire le « front commun » politique de l’ensemble de prolétariat, c’est-à-dire le parti d'avant-garde représentant les intérêts fondamentaux des travailleurs et luttant pour les mener au pouvoir, cela doit être la priorité absolue de tous les prolétaires conscients.

Bâtissons le nouveau parti communiste de la classe ouvrière canadienne