Cela fait plus d’un mois que la grève pour les salaires dans les raffineries et les dépôts des groupes pétroliers TotalEnergies et ExxonMobil a commencé en France. Dans un contexte où l’augmentation du prix de l’énergie permet aux pétrolières de générer des profits record, les ouvriers exigent des hausses salariales suffisantes pour faire face à l’inflation. « On réclame du pouvoir d’achat, pour combler la perte de pouvoir d’achat de 2022 et satisfaire l’inflation de 2023 », expliquait Christophe Aubert, délégué syndical central CGT.

L’ampleur de la grève est telle qu’elle entraîne une importante pénurie de carburant : dans la fin de semaine qui marquait la mi-octobre, 27,3% des stations-service manquaient d’au moins un produit et ce pourcentage s’élevait à 39,9% dans la région parisienne. Face à cette importante mobilisation ouvrière, la machine de répression de la bourgeoisie française s’est rapidement activée. D’abord parce que ses intérêts sont directement affectés par les pénuries, mais aussi parce qu’elle voit dans cette grève l’embryon d’un mouvement de contestation plus large de la situation économique générale dont elle est responsable et dont elle profite, la bourgeoisie française cherche par tous les moyens à mettre le couvercle sur la marmite.

Notamment, à partir du mercredi 12 octobre dernier, l’État français a mis en œuvre une mesure extraordinaire de réquisition de grévistes, mesure forçant plusieurs salariés à retourner au travail sous peine de sanctions pénales. Le 12 octobre, dans la région de Normandie, quatre salariés d’ExxonMobil ont été réquisitionnés de la sorte pour permettre le fonctionnement du dépôt de carburants de Port-Jérôme (Seine-Maritime) et le ravitaillement des stations-service d’Île-de-France. Les grévistes refusant d’obtempérer s’exposaient à une peine allant jusqu’à six mois de prison et 10 000 euros d’amende. Le lendemain, des salariés du dépôt TotalEnergies de Mardyck, dans le Nord, ont été réquisitionnés à leur domicile par la gendarmerie nationale, devant leur famille et leurs voisins. Des dizaines de policiers ont également pris position sur le site du dépôt de carburant de Mardyck afin d’empêcher toute action de la part des grévistes qui aurait visé à entraver la reprise des opérations.

Il est intéressant de constater que la bourgeoisie, dont le principal argument pour justifier son système d’exploitation consiste généralement à dire que les ouvriers sont libres de travailler ou pas pour les capitalistes, n’hésite pas à bafouer cette soi-disant « liberté » lorsque ses intérêts sont menacés et lorsqu’il est nécessaire pour elle de faire fonctionner des secteurs clés de l’économie. En fait, ce que ces réquisitions révèlent est que le salariat capitaliste n’est rien d’autre qu’une forme moderne et raffinée d’esclavage. Commentant ces mesures répressives déployées par l’État français à la solde du patronat, le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, a déclaré :

« Quand on va chercher des grévistes à la maison avec des gendarmes et qu’on les oblige à aller au boulot, ça s’appelle une remise en cause du droit de grève. Donc les réquisitions sont une remise en cause du droit de grève. J’entends des ministres qui disent qu’il y a très peu de salariés en grève. Pourquoi ils ne vont pas chercher des non-grévistes pour faire tourner les raffineries? Ça prouve, d’une part, qu’il y a beaucoup beaucoup de salariés en grève, et que le gouvernement choisit la force en envoyant les gendarmes ou la police pour aller chercher les grévistes et les obliger à travailler. »

Loin de mettre un terme au mouvement, les réquisitions ont mis le feu aux poudres et ont eu pour effet d’élargir la mobilisation. Le dimanche 16 octobre, plusieurs dizaines de milliers de Français ont défilé dans les rues de Paris pour dénoncer « la vie chère ». La manifestation avait été appelée à l’initiative de la Nupes et de La France insoumise qui visent à former une coalition de partis parlementaires de « gauche » pour tenir tête à Macron, c’est-à-dire à surfer de manière opportuniste sur la colère prolétarienne et à la canaliser dans une voie inoffensive pour la bourgeoisie. Bien entendu, l’initiative étant celle de cette frange de représentants de la bourgeoisie dans l’opposition, on a greffé au mouvement la dénonciation de « l’inaction climatique ». Comme ici au Canada, la « gauche » parlementaire française préfère aujourd’hui parler d’écologisme plutôt que de pauvreté et d’appauvrissement : il faut décrier cette odieuse récupération. Quoi qu’il en soit, l’on pouvait voir dans la grande manifestation des éléments prolétariens tels qu’une femme arborant le gilet jaune ainsi qu’une bannière sur laquelle l’on pouvait lire « Nos vies valent plus que vos profits! » ou encore « On les vire tous; On reconstruit tout mieux! ».

Surtout, les Fédérations syndicales soutenant la marche ont tenu, à cette occasion, à relayer des appels à la grève générale qui était prévue le mardi 18 octobre, appels notamment lancés en réponse aux réquisitions des salariés des raffineries. Ces appels ont été formulés par des syndicats de la fonction publique et des transports (chemins de fer, métro parisien et ports). Dans cette foulée, l’incontournable grève des raffineurs a été reconduite par la CGT à la raffinerie de Feyzin dans le Rhône et de Gonfreville-l’Orcher en Normandie, entre autres, et ce, malgré l’accord salarial avec les deux syndicats majoritaires, le travail ayant repris plus tôt dans la semaine du 10 octobre dans deux raffineries du groupe Esso-ExxonMobil. La CGT, de son côté, continue, encore à ce jour, de réclamer 10% d’augmentation salariale rétroactive pour résister à l’inflation, mais aussi pour mettre la main sur les recettes indécentes générées par les pétrolières : TotalEnergies a enregistré des profits nets de 5,7 milliards de dollars pendant la période d’avril à juin cette année. La CGT a donc aussi joint sa voix à d’autres syndicats, c’est-à-dire à FO, FSU et Solidaires, afin de mobiliser les travailleurs pour la grève générale du mardi 18 octobre.

Lors de cette journée de grève générale, des centaines de milliers de travailleurs (300 000 selon la CGT) se sont bel et bien réunis aux quatre coins de la France pour réclamer de meilleurs salaires. Dans le centre du Havre, les ouvriers des raffineries ont entamé une marche. Ils étaient rejoints par d’autres grévistes dont des travailleuses de la santé et des enseignantes. « Dans mon secteur, je pense qu’on est touché comme tout le monde par les baisses de salaires ou la non augmentation des salaires par rapport au coût de la vie », disait l’une d’entre elles. Les employés de l’important port du Havre ont également grossi les rangs de la manifestation à une intersection. Les cheminots de la gare de la ville ont eux aussi mis à exécution l’arrêt de travail pour protester de telle sorte que seul un train sur deux ne circulait au cours de la journée.

En plus des bas salaires, la réforme proposée par Macron visant à hausser l’âge de la retraite était contestée cette journée-là. « Il y en a marre que tous nos présidents nous parlent qu’il faut se serrer la ceinture, qu’il faut faire des efforts, que c’est fini l’abondance. L’abondance, c’est pas pour nous, c’est pour les riches. Nous, notre abondance, c’est simplement de regarder dans le frigo si l’on peut finir la fin de mois. », s’exclamait un autre gréviste indigné.

Toujours dans le Havre, les travailleurs du secteur pétrolier, plus tôt dans la journée, avaient fait un coup d’éclat en bloquant les accès au quartier industriel dans lequel la raffinerie TotalEnergies de Gonfreville, la plus importante raffinerie de France, se trouve. « Ils ont commencé à nous entendre une fois qu’on a éteint l’outil de travail et qu’on a bloqué les stocks. […] Après oui, on a peut-être un impact qui est plus visible, plus fort que les autres. Bien l’on ne va pas en rougir. La population doit comprendre qu’on donne le la. Maintenant, il faut qu’ils suivent », affirmait avec conviction un ouvrier de la raffinerie. Effectivement, les travailleurs qui œuvrent sur les moyens de production les plus avancés et qui produisent une marchandise volumineuse dont on ne peut se passer ont entre les mains la possibilité, dans le bras de fer avec la bourgeoisie, de perturber lourdement l’activité lucrative de celle-ci et donc de lui nuire. Par le fait même, ils ont un rôle locomoteur. Il importe donc de souligner les actions perturbatrices de cette partie de la classe ouvrière, actions dignes d’une grande audace. D’ailleurs, lors de la fin de semaine du 24 octobre, le quart des stations-service du pays avaient toujours des problèmes d’approvisionnement en essence. « C’est vrai que pour les automobilistes, c’est ennuyeux, mais je soutiens totalement les grévistes, quand on voit comment les coûts ont augmenté », affirmait un fonctionnaire du Havre qui passait par-là. Ailleurs, un chauffeur de taxi disait voir son gagne-pain directement affecté par la grève, mais plutôt que de le déplorer, il déplorait ne pas pouvoir se joindre au mouvement de grève étant travailleur autonome.

Bien entendu, la bourgeoisie française usera de toutes sortes de ruses pour que s’essouffle le mouvement contre l’exploitation qui devient plus aiguë. Elle invoquera les difficultés engendrées par la guerre en Ukraine ou encore la « crise de l’énergie » pour attaquer le prolétariat de son pays, et ce, même si c’est elle-même qui a provoqué cette crise, notamment par les sanctions économiques et les actions hostiles contre la Russie qu’elle a choisit de mettre en œuvre (dans le but de préserver la domination de la coalition impérialiste occidentale qui lui assure ses surprofits).

Mais devant les aberrations toujours plus visibles du capitalisme, les travailleurs entendent se révolter. C’est donc dire que la conjoncture économique est très favorable à l’effervescence du mouvement ouvrier. Cependant, le mouvement communiste, lui, connaît un ressac depuis plusieurs décennies. Tous ceux qui sont entraînés dans la lutte et qui cherchent une solution pour mettre un terme aux cycles d’aggravation de l’exploitation capitaliste doivent prendre très au sérieux la nécessité de rebâtir la lutte pour le pouvoir prolétarien en se basant sur les enseignements du matérialisme historique. À travers ce processus difficile mais porteur, réjouissons-nous de voir qu’au sein d’une grande puissance impérialiste comme la France, la lutte des classes s’intensifie et, comme on a également pu le voir récemment avec les grèves et les manifestations contre l’inflation au Royaume-Uni et ailleurs en Europe, donne lieu à de puissants affrontements avec la bourgeoisie.

Bâtissons le nouveau parti communiste de la classe ouvrière canadienne