Article originellement paru dans le journal Iskra, l’ancien organe central du PCR-Canada.
Ouvrières dans une usine de textile

Suite à la disparition des organisations communistes développées qui existaient avant la période de reflux de la révolution mondiale, les révolutionnaires se sont retrouvés en grande partie séparés de la réalité vivante de la classe ouvrière et du prolétariat.

Les communistes doivent désormais lutter pour pouvoir simplement regagner la place qu’ils avaient par le passé parmi les ouvriers et les prolétaires. Il s’agit d’un défi important, qui demande de la patience et de la rigueur.

Dans ce contexte certaines notions sont nécessaires pour avancer dans la bonne direction. La notion de grands groupes du prolétariat est l’une d’entre elles. Elle revêt une importance toute particulière pour le déploiement des partis communistes à notre époque. Cela dit, cette notion est loin d’être nouvelle. En fait, est sert à répondre à des questions auxquelles tous les révolutionnaires ayant lutté pour le socialisme ont été confrontés, et ce, depuis l’avènement du capitalisme et la naissance du mouvement ouvrier.

La notion de grands groupes du prolétariat sert à identifier de qui l’on parle précisément lorsque l’on parle « des masses » aujourd’hui; de qui est constituée la masse de travailleurs dont parlait Marx, au cœur du procès de travail et du procès de production dans la société. Cette masse de travailleurs est-elle encore aussi nombreuse qu’avant? Comment se décompose-t-elle? Comment les prolétaires qui la composent sont-ils regroupés? Quelle est leur fonction dans le grand procès social de travail? Si l’on ne parvient pas à répondre à ces questions, il est impossible de développer une pratique communiste véritable.

À travers l’enquête révolutionnaire, notre parti a identifié dix regroupements objectifs au sein du prolétariat canadien, dix groupes dont chacun correspond à une roue dans l’engrenage de la production capitaliste au pays. Dans ces groupes se répartissent l’ensemble des prolétaires du Canada ainsi que l’ensemble des tâches qu’ils accomplissent quotidiennement. Identifier et étudier ces grands groupes a permis à notre parti d’avoir une vue d’ensemble du prolétariat canadien et de mieux saisir comment les masses se regroupent au sein de secteurs objectifs dans la société. Ces dix groupes, ce sont 1) les prolétaires « inactifs », 2) les prolétaires « hors lois », 3) les manœuvres et les journaliers, 4) les opérateurs et les ouvriers spécialisés, 5) les employés d’exécution, 6) les employés dans les services publics, 7) les ouvriers qualifiés dans les services publics, 8) les ouvriers qualifiés dans la construction, 9) les ouvriers qualifiés dans la production et 10) les techniciens dans la production et les services publics. Pour avoir accès à une description plus détaillée de chacun de ces groupes, nous invitons nos lecteurs à lire le texte Les 10 grands groupes du prolétariat.

L’identification des grands groupes du prolétariat n’est pas une finalité : il s’agit plutôt du point de départ pour obtenir une image claire de notre classe et pour en développer une analyse scientifique. Il s’agit du commencement d’un ensemble de réflexions passionnantes et fondamentales. Il y aura des pages et des pages d’enquête, d’étude et de connaissances à produire sur chacun des grands groupes. Il faudra développer notre compréhension de ce qui les rassemble et de ce qui les distingue. Pour acquérir ces connaissances, il est nécessaire d’analyser le monde réel à partir de catégories fondamentales telles que le machinisme, la grande industrie, la division sociale du travail, le procès de production, la circulation des marchandises, les différents cycles de circulation et de transformation du capital. La notion de grand groupe du prolétariat nous oblige ainsi à revenir à l’essentiel de la société, à l’économie, pour comprendre notre classe sociale et son rôle dans le mode de production capitaliste.

Pour le résumer simplement, dans un pays capitaliste avancé comme le Canada, les grands groupes du prolétariat sont les masses de notre époque. Tout parti communiste évoluant dans des conditions similaires aux nôtres doit nécessairement chercher à connaître les grands groupes du prolétariat de son pays et à s’y lier. Historiquement, les partis communistes qui ont pris le pouvoir l’ont fait parce qu’ils ont réussi à implanter la révolution parmi les millions de travailleurs au cœur de la société dans laquelle ils opéraient. Pour y arriver, ils ont dû développer une connaissance fine et concrète de la réalité de ces millions de travailleurs. Aujourd’hui encore, il est impossible d’impulser un véritable mouvement révolutionnaire et de le diriger sans développer le même genre de connaissances concrètes sur la classe révolutionnaire et sur sa place dans l’économie. Cette nécessité se révèle dès que l’on commence à pénétrer des mouvements réels et s’impose de plus en plus à mesure que l’on avance dans le processus révolutionnaire.

À l’époque de la Troisième Internationale, la maîtrise scientifique de la question des grands groupes du prolétariat était au cœur des conceptions et de la pratique des partis communistes. Dans la perspective stratégique de l’insurrection armée, les partis devaient cartographier et analyser les différentes branches d’industrie, les différents secteurs économiques, les syndicats et les quartiers ouvriers, et ce, afin d’être en mesure de faire une planification adéquate et de positionner leurs forces au bon endroit pour pouvoir lancer l’offensive au moment venu. En effet, la réalisation de l’insurrection nécessitait un enchaînement d’événements précis dans des secteurs déterminés tels que le transport (gares, ports, etc.), les services publics, la production, et ainsi de suite. Il était donc impératif d’avoir une connaissance détaillée de ces secteurs pour pouvoir s’y déployer correctement. Aujourd’hui, dans la perspective de la guerre populaire prolongée, cette nécessité demeure et elle s’impose même plus fortement encore. La réalisation de la guerre populaire nous oblige à maîtriser la question stratégique des grands nombres, c’est-à-dire à développer une conception juste et précise de la manière d’opérer le basculement du peuple dans le camp de la révolution.

La notion de grands groupes du prolétariat sert aussi à rectifier les erreurs et les mensonges véhiculés par la bourgeoisie et par les courants idéologiques anti-marxistes. Elle sert à montrer que la production et l’exploitation n’ont pas disparu dans les pays capitalistes avancés et que dans un pays comme le Canada, des millions de personnes font toujours partie du prolétariat. Elle sert aussi à contrecarrer l’idée postmoderne selon laquelle « les masses » seraient constituées par l’addition d’identités multiples, de personnes vivant une « oppression » ou encore de marginaux et de pauvres. Au contraire, les masses du prolétariat constituent une totalité organique correspondant à la façon dont la société fonctionne objectivement, c’est-à-dire à la division sociale du travail et au procès d’ensemble de la production capitaliste. Contrairement aux militants anti-matérialistes, notre parti cherche à s’adresser à la vaste majorité et non à la marge. Il cherche à se construire au sein des grands groupes et des grands mouvements qui existent objectivement dans la société. La cartographie des dix grands groupes du prolétariat nous permet ainsi de nous assurer que nous nous déployons vers l’ensemble de la classe (vers la majorité de la société) et non seulement vers l’une de ses fractions.

Pour pouvoir diriger un vrai processus révolutionnaire, il faut comprendre ce que sont les masses en marxistes, et donc, en se servant de la catégorie de grand groupe (peu importe le nom qu’on lui donne). Bien sûr, cet élément d’analyse doit être lui-même complété par de nombreux autres, par exemple la répartition de la population sur le territoire, la présence de telle ou telle branche d’industrie dans telle ou telle région, l’organisation des prolétaires dans les syndicats, etc. Toutefois, reconnaître l’importance des grands groupes dans le processus révolutionnaire est, pour un parti, une condition minimale pour pouvoir être qualifié de parti ouvrier et communiste. Lorsque l’on réfléchit au déploiement et à la progression de l’organisation révolutionnaire, les grands groupes sont la première chose que l’on doit avoir en tête.

Conjointement avec l’application de la centralité ouvrière, le déploiement vers les grands groupes du prolétariat constitue la base sur laquelle développer une activité politique révolutionnaire visant à la prise du pouvoir et à la transformation des rapports de production. La pénétration de la fraction ouvrière du prolétariat (l’artère centrale du capitalisme où l’on produit la plus-value), d’une part, ainsi que la liaison avec tous les groupes massifs qui le composent, d’autre part, constituent deux objectifs à la fois distincts et indissociables de la révolution. Ces deux objectifs indiquent aux partis communistes, dans l’immédiat, comment entamer leur travail de déploiement et ce qu’il faut prioriser.

Bâtissons le nouveau parti communiste de la classe ouvrière canadienne