Article originellement paru dans le journal Iskra, l’ancien organe central du PCR-Canada.
Photo en noir et blanc d'une manifestation devant une usine

Pour mener à bien notre activité révolutionnaire, il faut prendre en compte les paramètres des zonesdanslesquelles nous travaillons.

Lorsque nous abordons la question du territoire etde la disposition des forces pour le couvrir, il est fondamental de cerner les concentrations prolétariennes etleslieux physiques où se trouvent les forces productives. Pour s’orienter, il est utile de se familiariser avecles différents modèles de villes ayant émergé historiquementau pays –notamment les villes-usines –et de s’intéresser aux notions de quartiers prolétariens et de zones industrielles, notions utiles pour comprendre la configuration des grands centres urbains d’aujourd’hui.

Au Québec et au Canada, on trouve de nombreuses villes aux caractéristiques variées. Il est utile d’en faire une première cartographie pour se repérer avant d’entamer une analyse plus précise. Au Québec seulement, en 2011, on recensait 227 villes ayant le statut de municipalités. Sur ces 227 villes, 133 avaient une population de moins de 10 000 personnes, regroupant au total 580 000 habitants. Un autre bloc de 76 villes, dans la tranche des 10 000 à 50 000 habitants, regroupait 1 712 000 personnes. Huit villes se trouvaient dans la tranche des 50 000 à 100 000 habitants et regroupaient ensemble 564 154 habitants. Finalement, seulement 10 grandes villes avaient une population passant le cap des 100 000 personnes, soit (de la plus peuplée à la moins peuplée) Montréal, Québec, Laval, Gatineau, Longueuil, Sherbrooke, Saguenay, Lévis, Trois-Rivières et Terrebonne. À elles seules, ces 10 grandes villes regroupaient 3 750 000 habitants.

De nombreuses villes-usines sur le territoire

Ainsi, un grand nombre de villes – 209 dans la province, pour être plus précis – sont relativement petites, avec une population ne dépassant pas les 50 000 personnes. Au Québec, 2 292 000 personnes habitaient dans ces petites villes en 2011. Ce qui est particulièrement intéressant, c’est qu’il s’agit de villes à forte composition ouvrière et prolétarienne dans lesquelles jusqu’à 75% – parfois même jusqu’à 80% – de la population fait partie du prolétariat. Une bonne partie d’entre elles sont de véritables villes-usines avec un employeur principal ou quelques employeurs principaux. Dans ces villes, et parfois plus largement dans certaines régions entières, seulement quelques unités de production sont au cœur de l’activité économique. Ces unités de production constituent la seule force motrice au développement économique, démographique et territorial. Les autres secteurs gravitent autour de celles-ci; ils sont créés par l’effet économique et social généré par la présence d’une activité productrice. Le sort des épiceries, des différents commerces, de l’hôpital de la région (s’il y en a un) et des autres services essentiels dépend directement de celui de cette activité productrice centrale. Dans l’histoire, le phénomène des fameuses villes fantômes, ou encore celui du chômage endémique en dehors de la saison forte, rendent bien compte des difficultés immédiates que rencontrent les autres secteurs économiques lorsque les unités de production centrales disparaissent ou ralentissent leur cadence. En fait, lorsqu’on se penche sur le cas de la grande majorité des villes, on constate que l’organisation autour d’unités productives centrales est le modèle historique de développement et d’expansion territoriale le plus récurrent. En effet, c’est selon ce modèle et selon cette disposition que l’accumulation de capital a été amenée à développer de nouvelles villes. Historiquement, une bonne partie des nouvelles villes créées étaient liées à l’extraction des ressources naturelles – par exemple l’extraction minière, la coupe de bois ou encore la pêche. Avec la première impulsion donnée par l’établissement d’une industrie extractive, on construit ensuite les routes, les maisons, les logements, les commerces, et on constitue l’administration publique locale et l’appareil policier afin de faire respecter la légalité bourgeoise ainsi que la propriété privée des moyens de production. La mise en place de ces éléments ne sert en définitive qu’à subvenir aux intérêts d’un grand employeur donné. Il s’agit d’attirer la main d’œuvre et de mettre en place les moyens de transport et de communication modernes nécessaires à l’activité économique.

Ce qui est intéressant pour nous est que le caractère ouvrier de ces petites villes est particulièrement apparent pour les gens qui y vivent. La contradiction entre les travailleurs et les propriétaires des principales usines se manifeste partout de manière tangible; la division entre classes se prolonge de façon explicite en dehors des lieux de travail. Le cas de Murdochville est un parfait exemple de cette sorte de ville ouvrière. L’affrontement prolongé qui a eu lieu dans cette ville-mine dans les années 1950 est un fait d’arme héroïque de la classe ouvrière québécoise. Les nombreuses et courageuses tentatives de syndicalisation ainsi que la grève féroce et brutale de 1957 font partie des grands combats menés au pays. Rappelons que cette grève avait entraîné un énorme soutient populaire qui avait conduit à la « marche sur Murdochville ». À l’époque, le caractère ouvrier de la ville était sans aucun doute bien senti pour ses habitants. Surtout que dans ce cas-ci, le nom de la ville provenait directement du propriétaire de la mine, James Y. Murdoch, président de longue date de la Noranda Mines. En fait, à Murdochville, tout a été construit pour que James Y. Murdoch puisse opérer et rentabiliser sa mine de cuivre. La ville était située au milieu de nulle part. Les autorités provinciales ont construit des routes (100 km de routes pour relier la mine à la ville de Gaspé, et un autre 45 km pour la relier à la route de ceinture de la Gaspésie) pour James Y. Murdoch afin de faciliter la vente et la circulation de ses marchandises et de rentabiliser le capital de la Noranda Mine et de sa filiale Gaspé Copper Mine.

À Murdochville, comme dans bien d’autres petites villes ouvrières sur le territoire, les maisons, les logements et les quartiers ont été regroupés selon les classes sociales dès leur construction. Cela donne lieu à une séparation physique dans l’espace entre le prolétariat et la bourgeoisie. Dans ces villes, le lieu d’habitation du grand bourgeois local peut prendre la forme d’un immense manoir, d’une villa, ou encore d’une luxueuse maison située sur le plus beau terrain disponible (en hauteur, près de la mer et près des boisées). Les habitations ouvrières sont d’une tout autre nature : elles sont petites, voire minuscules, leur fabrication est peu coûteuse, et elles sont concentrés et entassées dans des quartiers étroits. Souvent, la séparation comprend une rue (ou, à plus grande échelle, un quartier complet) regroupant les contremaîtres et les professions libérales (avocats, notaires, médecins, etc.). Le résultat est que la lutte des classes est particulièrement apparente avec la division en classes sociales qui continue de manière évidente dans la vie quotidienne après le travail. Le caractère de classe de la ville, avec sa majorité d’ouvriers, est perceptible immédiatement, partout et tout le temps (au travail, après la journée, la semaine, la fin de semaine).

Les quartiers prolétariens et les zones industrielles des villes centrales

Un autre phénomène important est celui des grandes villes centrales. Il est question ici des villes les plus grandes en terme de population et d’espace, qui constituent des centres économiques historiques et qui, dans bien des cas, sont devenues des centres financiers. Pour comprendre ce phénomène, il faut se rappeler le rôle historique joué par le marché (nous faisons référence ici au lieu physique et tangible où les gens se rendaient pour vendre leurs marchandises et qui était lié à l’apparition des premières grandes villes modernes). Durant toute une époque historique, le marché est un lieu fondamental pour l’activité économique en général. Avec la décomposition de la paysannerie, les gens vont en ville pour se trouver du travail et le prolétariat (composé en grande partie de paysans expropriés) se constitue. La raison en est que c’est l’endroit où se trouvait le marché, et plus largement où l’activité économique liée au capitalisme naissant était la plus forte. Pendant très longtemps, une partie considérable des forces productives se trouvait dans les grandes villes (Petrograd/Moscou en Russie, Londres/Birmingham en Angleterre, Montréal/Toronto/Winnipeg au Canada), où avait lieu une fraction importante de la fabrication. Dans le cas de la Russie, cette concentration de la production dans les grandes villes a été explosive. On sait en effet que l’impulsion qui a mené à la révolution d’Octobre est venue de Petrograd et de Moscou.

Avec le temps, dans les grandes villes comme Montréal avec ses immenses banlieues, le schéma s’est complexifié et s’est éloigné de celui des petites villes ouvrières. Il s’est créé un phénomène d’étalement, avec la principale conséquence que les gens ne travaillent plus nécessairement là où ils habitent et n’habitent plus là où ils travaillent. Les effets de ce phénomène sont considérables car il vient masquer le caractère de classe d’une ville ou d’un quartier. La nouvelle disposition des lieux de travail et des habitations des dernières décennies a rendu plus difficile le fait de se concevoir comme faisant partie de la classe ouvrière dans les grandes villes. Cela entraîne de la confusion et donne l’impression que l’activité productrice et l’exploitation capitaliste ont disparu. Il n’en demeure pas moins qu’il y a encore des quartiers où se concentrent les usines dans une ville comme Montréal, tout comme il y a des quartiers qui sont habités en majorité par des prolétaires. En revanche, le collectif d’ouvriers d’une usine (ou encore l’ensemble des différents collectifs d’une zone industrielle donnée) ne demeure pas dans un même endroit ni à proximité des lieux de travail. De la même manière, les habitants d’un même quartier à grande concentration prolétarienne ne travaillent pas nécessairement à la même usine ou encore dans la même zone spécifique. Nous désignons par l’expression « zone industrielle » les espaces des grandes villes où l’on retrouve un grand nombre d’usines et où les moyens de production sont concentrés. Par exemple, à Montréal, on trouve des zones industrielles dans Saint-Laurent, à Pointe-Claire, à Dorval, dans Anjou ou encore dans Saint-Léonard. Pour les communistes, le fait de se déployer dans ces zones revêt une importance politique fondamentale. Développer une activité révolutionnaire là où se trouvent les usines est ce qui permet, à terme, de réaliser la fusion du socialisme scientifique et du mouvement ouvrier, laquelle doit se faire, en définitive, dans un lieu tangible. Aussi, il est fondamental de rencontrer, d’interpeller et d’organiser les ouvriers en tant que collectifs, en tant que groupes dont les membres font partie d’une même unité de production, et non pas uniquement un à un, lorsqu’ils sont dispersés chez eux.

La zone industrielle se distingue du quartier d’habitation prolétarien ou encore de la ville ouvrière. On distingue les quartiers prolétariens des zones industrielles pour mieux les comprendre et mieux cerner les objectifs politiques spécifiques qui sont liés à ces endroits. Le travail politique et organisationnel dans une ville centrale (avec ses quartiers prolétariens, ses zones industrielles et ses différentes banlieues périphériques) se distingue objectivement de celui qui est réalisé dans une petite ville ouvrière ou en région. Entre les deux, il n’y a pas un monde de différence, mais ce ne sont pas les mêmes défis, les mêmes réactions, les mêmes avantages ou encore les mêmes difficultés. Aussi, il existe de nombreux cas de villes se situant un peu entre les deux. Il ne s’agit pas de plaquer un modèle trop simpliste sur la réalité, mais simplement de réaliser une première cartographie afin de se repérer. Déjà, on peut constater qu’il y a un nombre faramineux de villes ouvrières encore intouchées par l’activité révolutionnaire et qui, comme de petits foyers révolutionnaires latents, n’attendent que la présence durable d’organisateurs communistes pour être lancées vers l’avant. On voit aussi qu’il est utile d’affiner notre compréhension du travail à déployer dans les villes comme Montréal ou Toronto, avec leurs quartiers prolétariens et leurs zones industrielles.

Installons durablement l’activité révolutionnaire dans les zones industrielles! Des centaines de villes ouvrières demandent encore à être atteintes! Saisissons partout les occasions de se lier à la classe ouvrière et aux grands groupes prolétariens!

Bâtissons le nouveau parti communiste de la classe ouvrière canadienne